« Génération perdue » : au Liban-Sud, la guerre a mis l'école à genoux
Au plus fort de la guerre de 2024, près de 400 000 enfants libanais en âge scolaire ont été déplacés. Deux ans plus tard, des centaines d'écoles du Sud restent fermées ou détruites. Mais l'école publique, colonne vertébrale du pays, refuse de céder : c'est aussi là que se joue l'avenir du Liban.

Gérard Grandjean / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0 FR
Il y a des chiffres qui disent une guerre mieux que les communiqués militaires. Au Liban, ce sont ceux de l'école. Au plus fort de l'escalade de l'automne 2024, plus de 1,1 million de personnes avaient été déplacées à l'intérieur du pays, dont environ 400 000 enfants en âge scolaire, selon les Nations unies. Deux ans plus tard, alors que les frappes se sont poursuivies en 2026, une partie de cette génération n'a toujours pas retrouvé le chemin d'une salle de classe. C'est la victime la plus silencieuse du conflit, et peut-être la plus lourde de conséquences pour l'avenir du Liban.
Des écoles transformées en abris, d'autres réduites en gravats
Quand les familles du Sud, de Nabatieh, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth ont fui les bombardements, elles se sont réfugiées là où il y avait un toit : dans les écoles. Selon un rapport de situation de l'UNICEF, sur 669 centres d'hébergement collectifs ouverts pendant la guerre, 365 étaient des écoles publiques et 58 des établissements d'enseignement technique et professionnel. Autant d'espaces d'apprentissage soustraits aux élèves. Dans le même temps, 439 écoles publiques du Sud, de Nabatieh, de la Bekaa, de Baalbek et de la banlieue sud sont restées fermées en raison de l'insécurité, des ordres d'évacuation et de la proximité des zones de combat. Ces fermetures ont directement privé de cours environ 256 000 élèves.
Aux bâtiments réquisitionnés s'ajoutent les bâtiments détruits. Selon le ministère libanais de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, appuyé techniquement par l'UNICEF, 340 écoles ont été endommagées depuis le début des hostilités en mars 2024. À la rentrée 2026, les deux institutions estimaient que 100 000 enfants risquaient d'être privés d'école si des travaux urgents de réhabilitation n'étaient pas engagés avant septembre.
Une « génération perdue » que le Liban ne peut pas se permettre
Le mot est posé par les chercheurs eux-mêmes. Une étude publiée en août 2026 par le Centre arabe de recherche et d'étude des politiques, intitulée « La génération perdue : le coût de la guerre et des crises sur l'éducation des enfants au Liban », évalue à 250 000 le nombre d'élèves, soit près du quart des enfants scolarisés dans le pays, privés d'enseignement ou fortement affectés par les crises, les guerres, les déplacements et la fermeture des établissements.
Cette fracture ne date pas de 2024. Elle s'enracine dans une décennie de chocs : l'effondrement économique de 2019, l'enseignement à distance imposé par la pandémie, l'explosion du port de Beyrouth en août 2020, puis les guerres de 2023-2024 et de 2026. L'école publique libanaise, qui scolarise plus de 28 % des élèves du pays selon le Centre de recherche et de développement pédagogiques, a encaissé tous ces coups coup sur coup. Or une interruption prolongée de la scolarité se paie comptant : décrochage, travail des enfants, mariages précoces, traumatismes. C'est le capital humain d'un pays qui s'érode, celui-là même qui a longtemps fait la réputation du Liban dans la région.
L'école qui tient debout
Reste que le Liban n'a pas renoncé. Dès la fin des combats les plus intenses, le ministère de l'Éducation, dirigé par Rima Karamé, a lancé une réouverture progressive selon un modèle hybride, combinant présentiel et enseignement en ligne en fonction des locaux disponibles et de l'accès des élèves. Plus de 600 établissements ont repris les cours dans des zones plus sûres, principalement dans le Nord et l'Akkar, dont une centaine en double service pour absorber les élèves des écoles fermées.
Les résultats sont tangibles. Selon l'UNICEF, 805 écoles publiques ont rouvert leurs portes pour un enseignement en présentiel et 276 940 élèves ont été réinscrits, avec la distribution de kits éducatifs aux enfants déplacés. Ces chiffres ne referment pas la plaie, mais ils disent l'essentiel : dans un pays privé d'État fort, l'école publique reste l'une des rares institutions à tenir debout.
C'est pourquoi la reconstruction des écoles du Sud n'est pas une ligne budgétaire parmi d'autres. Chaque salle de classe rouverte à Nabatieh ou dans un village frontalier est une affirmation de souveraineté aussi concrète qu'un poste de l'armée : elle dit que la vie reprend, que les familles reviennent, que le territoire n'est pas abandonné. La bataille pour l'avenir du Liban ne se livre pas seulement sur la Ligne bleue. Elle se livre aussi derrière un pupitre.
