Électricité : le Qatar propose au Liban deux centrales et vingt ans de gaz pour rallumer la lumière
Un document gouvernemental libano-qatari d'octobre 2026, révélé par Reuters, détaille un plan de 1 650 MW financé sans argent public libanais. Après trente ans de pénurie et plus de 40 milliards de dollars engloutis, le vrai obstacle ne sera pas technique mais politique.

Lebnen18 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
Depuis la fin de la guerre civile, le Liban vit avec un paradoxe humiliant : un État incapable de fournir plus de quelques heures d'électricité par jour, et des habitants contraints de payer deux fois, l'abonnement public d'un côté, le générateur privé au diesel de l'autre. Le plan qatari dévoilé le 19 octobre par l'agence Reuters est la première offre concrète, chiffrée et structurée depuis des années pour sortir le pays du noir. Sa force n'est pas seulement technique : il promet de rallumer la lumière sans alourdir d'un dollar la dette publique libanaise. Reste que le courant, au Liban, n'a jamais été une question d'ingénierie. C'est une question de volonté politique.
Ce que contient le plan qatari
Selon un document préparé conjointement par les gouvernements libanais et qatari en octobre 2026, consulté par Reuters, Doha propose de bâtir deux centrales à cycle combiné alimentées au gaz, de 825 mégawatts chacune, à Deir Ammar dans le nord du pays et à Zahrani dans le sud. Ensemble, elles ajouteraient 1 650 MW de capacité, de quoi combler sur le papier l'essentiel du déficit de production libanais.
Le volet énergétique ne s'arrête pas au gaz. Baptisé Programme national intégré d'investissement énergétique, le plan prévoit aussi 800 MW de solaire, 440 MW d'éolien, du stockage par batteries et des interconnexions électriques régionales. Une première tranche d'importations depuis la Syrie, 300 MW par deux routes, est également envisagée.
Pour le carburant, c'est QatarEnergy qui signerait un accord d'approvisionnement en gaz naturel liquéfié courant sur vingt ans. Le dispositif reposerait sur une unité flottante de stockage et de regazéification traitant 3,5 millions de mètres cubes par jour, complétée par 4,5 millions de mètres cubes quotidiens acheminés via le gazoduc arabe passant par la Syrie.
Un pays dans le noir depuis trente ans
Pour mesurer l'enjeu, il faut rappeler l'ampleur du gouffre. Électricité du Liban (EDL), l'opérateur public, n'a jamais réussi à assurer un service continu depuis la guerre civile de 1975-1990. Pire, les transferts de l'État à EDL ont creusé la dette publique de plus de 40 milliards de dollars entre 1992 et 2018, selon la Banque mondiale, un fardeau qui a représenté certaines années près de la moitié du déficit budgétaire du pays.
Faute d'un réseau fiable, ménages et entreprises comblent le vide avec des générateurs privés au diesel, coûteux et polluants, dont les fumées saturent le ciel de Beyrouth. C'est ce système à deux vitesses, usant pour les budgets des familles comme pour l'air de la capitale, que le plan qatari ambitionne de rendre inutile.
L'argent ne viendrait pas du budget libanais
C'est sans doute le point le plus favorable au Liban. Le document précise que le programme vise à attirer des financements privés et de projet, sans dépense d'investissement à la charge du budget public libanais. En clair, le pays, déjà écrasé par la dette et toujours en négociation avec le Fonds monétaire international, n'aurait pas à sortir l'argent de la construction. Le texte réserve toutefois une part d'incertitude : les obligations de paiement et les garanties restent, selon ses propres termes, à négocier.
Le projet reste à ce stade une proposition. Les deux gouvernements doivent l'approuver et il demeure ouvert à révision. Une personne au fait du dossier a indiqué à Reuters que la mise en oeuvre pourrait prendre trois ans si le gouvernement libanais tranche rapidement.
Le vrai obstacle sera politique
Le Premier ministre qatari, cheikh Mohammed ben Abdel Rahman Al Thani, a promis lors d'une visite à Beyrouth la semaine précédente un soutien au secteur électrique libanais, sans dévoiler de détails. Interrogés par Reuters, le ministère qatari des Affaires étrangères et le ministre libanais de l'Énergie n'ont pas répondu.
L'histoire récente invite à la prudence. Les précédentes tentatives de réforme du réseau ont échoué sur fond de blocages politiques et d'intérêts privés liés au commerce du fioul et de l'énergie, rappelle Reuters. Le plan qatari s'inscrit par ailleurs dans une montée en puissance de Doha dans la région : en Syrie voisine, le conglomérat qatari Power International Holding a décroché des contrats portant sur 5 000 MW de production, en plus d'activités dans le pétrole et le gaz.
Pour le Liban, l'intérêt national est limpide. Une électricité fiable, financée sans nouvelle dette, c'est la condition d'une relance économique, d'un air plus respirable et d'une souveraineté retrouvée sur un service de base que l'État doit à ses citoyens. La balle est désormais dans le camp des décideurs libanais. Rallumer durablement la lumière suppose cette fois de faire passer l'intérêt du pays avant celui des rentes installées.


