Vols directs Canada-Liban : Beyrouth veut rouvrir un ciel fermé par Ottawa depuis 2003
Le président Joseph Aoun a soulevé jeudi, avec l'ambassadeur canadien Gregory Galligan, la relance d'une liaison aérienne directe entre le Canada et le Liban. Un dossier gelé depuis que le gouvernement fédéral canadien a bloqué, en 2003, la ligne Montréal-Beyrouth d'Air Canada. Pour une diaspora de plus de 210 000 personnes, l'enjeu dépasse le confort de voyage.

Flo Weiss / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Rétablir un lien aérien direct entre le Liban et le Canada : l'idée, posée jeudi au palais de Baabda, vise un dossier gelé depuis plus de vingt ans. En recevant l'ambassadeur canadien Gregory Galligan, le président Joseph Aoun a abordé la possibilité du retour des vols canadiens vers Beyrouth. La séquence n'est pas anecdotique. Elle vient quelques jours après la levée, par Washington, des restrictions qui privaient le Liban de vols directs avec les États-Unis. Beyrouth joue désormais la même carte avec Ottawa : celle de la connectivité comme levier souverain, pour rattacher au pays l'une des plus importantes communautés libanaises du monde.
Ce qu'a dit Aoun à l'ambassadeur du Canada
Selon un communiqué de la présidence libanaise, Joseph Aoun a reçu Gregory Galligan pour un large tour d'horizon des relations bilatérales et de la situation régionale. Parmi les sujets abordés : la possibilité d'une reprise des liaisons aériennes directes entre le Canada et le Liban. Aucun calendrier n'a été annoncé, et rien n'indique qu'un transporteur ait pris de décision. Il s'agit d'une ouverture diplomatique, pas d'un accord. Mais elle signale une priorité claire de l'État : normaliser l'accès aérien du Liban, dossier par dossier, pays par pays.
L'argument libanais est désormais rodé. Début octobre 2026, lorsque Washington a formellement levé des décennies d'interdiction sur les vols directs avec le Liban, Aoun avait salué une décision qui traduisait, selon lui, la confiance dans les mesures prises par l'État libanais pour garantir la sûreté de l'aviation civile. C'est le même raisonnement qui est désormais porté vers le Canada : la sécurité de l'aéroport de Beyrouth comme condition et comme preuve.
2003 : quand Ottawa a cloué au sol la ligne Montréal-Beyrouth
Le mot employé, le retour des vols canadiens, renvoie à une blessure précise. En 2003, Air Canada devait inaugurer une liaison directe sans escale entre Montréal et Beyrouth, très attendue par la communauté. À quelques jours du premier vol, le gouvernement fédéral canadien a annulé la licence du transporteur, invoquant des préoccupations de sécurité liées à l'aéroport de Beyrouth. La ligne n'a jamais décollé, et elle n'a jamais été relancée depuis.
Résultat : plus de vingt ans sans vol direct entre les deux pays. Les Libano-Canadiens voyagent via l'Europe, la Turquie ou le Golfe, avec des correspondances longues et coûteuses. La compagnie nationale, Middle East Airlines, dessert l'Europe et le Golfe mais pas l'Amérique du Nord. Le veto de 2003 n'était pas un choix commercial du Liban : c'est une décision prise à Ottawa, pour des motifs de sécurité. Le renverser suppose donc de convaincre le Canada que l'environnement a changé.
Une diaspora de 210 000 personnes, sans vol direct
L'enjeu se mesure en population. Selon le recensement canadien de 2021, plus de 210 000 personnes déclarent une origine libanaise au Canada, ce qui en fait de loin la plus grande communauté arabophone du pays. Elle se concentre dans deux provinces : l'Ontario (environ 80 000 personnes) et le Québec (environ 78 000), avec un ancrage historique dans le Montréal francophone, où le premier immigrant libanais s'est installé dès 1882.
Cette diaspora n'est pas seulement nombreuse, elle est reconnue. Depuis 2023, une loi fédérale fait du mois de novembre le Mois du patrimoine libanais partout au Canada, en écho à la fête de l'indépendance du Liban, le 22 novembre 1943. L'attachement au pays d'origine est resté concret jusque dans les crises : à l'été 2006, l'évacuation de milliers de ressortissants canadiens pris au Liban pendant la guerre avait rappelé l'ampleur de ce double ancrage. Pour ces familles, l'absence de vol direct n'est pas un détail logistique, c'est une distance imposée.
Après Washington, le pari de la connectivité
La démarche libanaise s'inscrit dans une stratégie plus large. En rouvrant successivement les dossiers américain puis canadien, Beyrouth cherche à reconstituer les liaisons aériennes long-courrier que les crises sécuritaires avaient effacées. L'aviation est ici un marqueur politique autant qu'économique : un pays vers lequel on peut voler directement est un pays jugé fréquentable, sûr, ouvert sur sa diaspora.
Rien n'est acquis. Le retour d'une ligne Canada-Liban dépendra d'évaluations de sécurité menées côté canadien, et de la volonté d'un transporteur de prendre le risque commercial. Mais la bascule d'octobre, côté américain, a créé un précédent que Beyrouth entend faire jouer. Pour le Liban, rouvrir son ciel, c'est rouvrir une porte vers les siens. La diaspora n'attend pas une promesse diplomatique : elle attend un billet sans escale.


