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La livre libanaise stabilisée à 89 500 : pourquoi ce calme n'est pas une guérison

Depuis l'été 2023, la monnaie nationale ne bouge plus face au dollar. Mais cette stabilité n'a pas réparé les banques ni rendu aux Libanais leur épargne. Décryptage d'un répit bâti sur la dollarisation et le gel des dépôts.

Billet de 1000 livres libanaises

Grachifan / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Un dollar vaut aujourd'hui environ 89 500 livres libanaises. Ce chiffre, impensable il y a six ans, est devenu le symbole paradoxal d'un retour au calme. Depuis l'été 2023, la monnaie nationale ne décroche plus, l'inflation ralentit, les prix se stabilisent. Après l'un des effondrements monétaires les plus brutaux de l'histoire récente, le Liban respire. Mais confondre cette accalmie avec une guérison serait une erreur. La livre ne s'est pas stabilisée parce que le pays a réparé son système financier. Elle s'est stabilisée parce qu'il a cessé de s'en servir.

Vingt-deux ans d'ancrage, puis la chute

De 1997 à 2019, la Banque du Liban a maintenu la livre arrimée au dollar à un taux fixe de 1 507,5 pour un dollar. Cet ancrage a longtemps passé pour un socle de confiance. Il reposait en réalité sur des entrées de devises de plus en plus coûteuses à attirer, dans un système que de nombreux économistes ont ensuite qualifié d'insoutenable.

À l'automne 2019, le mécanisme cède. Les banques ferment leurs portes pendant le mouvement de contestation d'octobre, limitent puis bloquent les retraits en dollars, et le marché parallèle décroche aussitôt de la parité officielle. En quelques mois, plusieurs taux coexistent pour une même monnaie. La livre entame une glissade qui lui fera perdre plus de 98 pour cent de sa valeur. Début 2023, les autorités actent une première dévaluation du taux officiel, porté de 1 507,5 à 15 000 livres pour un dollar, un simple rattrapage comptable face à une réalité déjà bien plus dégradée sur le marché.

Comment la livre s'est figée à 89 500

Le tournant intervient à l'été 2023. Sous la direction par intérim de Wassim Mansouri, la Banque du Liban cesse de financer l'État par la création monétaire et laisse le taux de marché se figer autour de 89 500 livres pour un dollar. Selon la Banque mondiale, cette stabilisation, soutenue par une meilleure collecte fiscale et une gestion budgétaire plus prudente, a enclenché un ralentissement net de l'inflation mensuelle à partir du second semestre 2023.

En 2024, le ministère des Finances franchit une étape symbolique en reconnaissant officiellement le taux de 89 500 et en effaçant toute référence à l'ancien taux de 15 000 dans le calcul de l'impôt. La fiction des taux multiples prend fin. Le pays se dote enfin d'un seul chiffre de référence. Sur le papier, c'est un assainissement. Dans les faits, il entérine surtout l'ampleur des pertes déjà subies.

Une stabilité par la dollarisation, pas par la réparation

Si la livre ne bouge plus, c'est d'abord parce que les Libanais ont cessé de lui faire confiance. La Banque mondiale décrit une économie aux prix quasi intégralement libellés en dollars, portée par une dollarisation quasi complète des prix de détail et une part croissante des salaires versés en devises. Le pays fonctionne largement en liquide et en billets verts, hors du circuit bancaire. Cette fuite vers le dollar amortit mécaniquement les soubresauts de la livre : moins on utilise une monnaie, moins elle peut chuter.

Mais cette résilience apparente a un prix, et il se chiffre en épargnes confisquées. Les dépôts d'avant-crise, placés en dollars dans les banques libanaises, restent largement bloqués. Quand ils sont accessibles, c'est à des taux de conversion très inférieurs à leur valeur réelle, ce que les travaux académiques ont popularisé sous le nom de lollars, ces dollars bancaires qui n'en sont plus vraiment. Des centaines de milliers d'épargnants, dont une large part de la diaspora, n'ont jamais récupéré l'argent déposé avant 2019. La stabilité de la livre s'est en partie construite sur ce gel.

Le vrai test : rendre leur argent aux Libanais

C'est là que se joue l'avenir. Dès sa consultation de 2023, le Fonds monétaire international insistait sur deux conditions indissociables : restructurer les pertes colossales du secteur bancaire et protéger en priorité les petits déposants, qui devraient pouvoir récupérer leurs avoirs. Tant que cette équation n'est pas tranchée, la stabilité du taux de change reste un trompe-l'oeil : elle masque un système bancaire à l'arrêt, incapable de financer l'économie réelle.

Les signaux de 2025 avaient de quoi encourager. La Banque mondiale faisait état d'un rebond de l'activité, d'une inflation redescendant vers des niveaux supportables et de premières réformes, dont une loi sur la résolution bancaire. Mais l'institution a prévenu, à l'été 2026, que la reprise d'un conflit avait de nouveau pesé sur la croissance et l'investissement, fragilisant des acquis encore récents. Autrement dit, le répit monétaire ne survivra pas sans deux choses que la livre, à elle seule, ne peut pas offrir : la paix et un règlement juste de la dette bancaire.

Pour le Liban, l'enjeu dépasse la technique financière. Une monnaie stable mais vide de confiance ne reconstruit pas un pays. Le redressement ne se mesurera pas au chiffre affiché par les bureaux de change, mais au jour où un déposant de Beyrouth ou de Paris pourra de nouveau récupérer ce qu'il a confié à une banque libanaise. Ce jour-là seulement, on pourra parler de guérison.

ÉconomieBanque du LibanLivre libanaiseReconstruction
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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