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Université Saint-Joseph : 150 ans, le lien France-Liban le plus solide n'est pas un traité, c'est une université

Fondée à Beyrouth en 1875, avant même le mandat français et le Grand Liban, l'USJ a formé l'élite francophone du pays : sept présidents de la République, des juristes, des médecins, des écrivains. En janvier 2026, un jésuite français en a repris la tête. Décryptage d'une institution qui pèse encore sur le destin du Liban.

Campus de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth

Eddy.dossantos2 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Entre la France et le Liban, on cite volontiers les traités, les visites ministérielles, les conférences de soutien. Mais le lien le plus solide, le plus continu, celui qui a traversé toutes les guerres sans se rompre, n'est pas diplomatique : c'est une université. L'Université Saint-Joseph de Beyrouth, l'USJ, fête ses cent cinquante ans. Elle a été fondée en 1875, soit quarante-cinq ans avant la proclamation du Grand Liban et le mandat français. Autrement dit : la France a investi dans l'élite libanaise avant même d'avoir le moindre pouvoir politique sur le pays. C'est cette antériorité qui fait de l'USJ une institution à part, et qui explique pourquoi elle pèse encore aujourd'hui sur le destin du Liban.

Une alliance paradoxale, née avant le mandat

L'histoire de l'USJ commence par un paradoxe. Elle naît en 1875 du transfert à Beyrouth du collège-séminaire que les jésuites tenaient à Ghazir, dans la montagne libanaise. Ces missionnaires de la Compagnie de Jésus sont catholiques et français. Or, dans les mêmes années, la jeune Troisième République française est farouchement anticléricale et s'apprête à chasser les congrégations religieuses de ses propres écoles. Au Liban, pourtant, l'État français et les jésuites vont unir leurs efforts. En 1883, ils créent ensemble l'École française de médecine de Beyrouth. En 1913, sous l'impulsion du juriste Paul-Louis Huvelin, c'est l'École de droit qui voit le jour, en même temps qu'une école française d'ingénieurs.

Ce que la République refusait chez elle, elle le finançait à Beyrouth : une université catholique de langue française. La raison est simple et elle est libanaise autant que française. Pour Paris, le Levant était un terrain d'influence où la langue valait mieux que les armes. Pour les Libanais, cette école offrait un accès à un savoir moderne sans passer par la puissance ottomane. L'USJ est donc, dès l'origine, le produit d'un intérêt partagé, pas d'une domination.

La fabrique de l'élite libanaise

En un siècle et demi, l'USJ a formé une part considérable de ceux qui ont écrit l'histoire du Liban moderne. L'université revendique parmi ses anciens sept présidents de la République : Camille Chamoun, Charles Hélou, Elias Sarkis, Bachir Gemayel, Amine Gemayel, René Moawad et Elias Hraoui. La liste traverse les clivages : on y croise aussi bien des figures chrétiennes que le chef druze Kamal Joumblatt. C'est là tout l'intérêt de l'institution pour le Liban : elle a produit une classe dirigeante par-delà les appartenances confessionnelles, autour d'une culture commune.

Le coeur de cette influence, c'est le droit. La faculté de droit de l'USJ, créée en 1913, est la plus ancienne faculté de droit du Liban moderne. Elle enseigne aujourd'hui encore le droit français et le droit libanais dans une tradition comparative, la plupart des cours étant dispensés en français. Une grande partie des juristes, des magistrats et des législateurs du pays en sont issus : le droit libanais s'est largement pensé dans la langue et selon les catégories enseignées sur ces bancs. À cela s'ajoute la médecine, avec l'Hôtel-Dieu de France, hôpital universitaire de l'USJ, qui a formé des générations de médecins libanais. Et la littérature : de Charles Corm à Salah Stétié, de Georges Schéhadé à Amin Maalouf, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie française, nombre des grandes plumes francophones du Liban sont passées par là.

Trilingue et résiliente : un modèle libanais

On réduit parfois l'USJ à un relais de l'influence française. C'est une erreur de perspective. L'université est d'abord libanaise, et elle assume aujourd'hui un trilinguisme qui est celui du pays : elle enseigne et promeut le français, l'arabe et l'anglais, et revendique la promotion conjointe des cultures libanaise, arabe et francophone. Une large majorité de ses étudiants parle couramment les trois langues. Membre de l'Agence universitaire de la Francophonie, l'USJ a signé plus de 350 conventions avec des universités du monde entier et fonctionne sur le système de crédits européens.

Surtout, elle n'est pas confinée à Beyrouth chrétien. Avec treize facultés, plusieurs écoles et instituts, l'université est présente par des campus et des centres d'études à Saïda, au Sud, à Tripoli, au Nord, et à Zahlé, dans la Békaa. C'est une institution déployée sur l'ensemble du territoire, à l'image de ce que le Liban prétend être : pluriel, ouvert, enraciné dans sa géographie. Elle a traversé la guerre civile, les occupations, les crises économiques et les explosions sans fermer ses portes. Dans un pays où tant d'institutions se sont effondrées, cette continuité est en soi une forme de souveraineté culturelle.

2026 : un recteur français, un signal

Le 5 janvier 2026, un changement discret mais lourd de sens est intervenu à la tête de l'USJ. Le père François Boëdec, jésuite français et juriste de formation, a pris ses fonctions de recteur. Il succède au père Salim Daccache, Libanais, atteint par la limite d'âge après plus d'une décennie à la direction de l'université. Pour la première fois depuis longtemps, c'est donc un Français qui dirige l'institution, à un moment où Paris réaffirme par ailleurs son rôle de partenaire du Liban.

Le symbole mérite d'être pesé, sans excès. L'USJ reste une université libanaise, dirigée par un ordre présent dans le pays depuis près de deux siècles. Mais le vrai enjeu n'est pas la nationalité du recteur : c'est l'avenir de la francophonie libanaise elle-même. Le français recule au Liban, concurrencé par l'anglais dans l'enseignement supérieur et par l'exil massif d'une jeunesse diplômée qui part faire carrière ailleurs. La question que pose le cent cinquantenaire de l'USJ n'est pas de savoir si l'université survivra, elle a prouvé qu'elle savait durer. C'est de savoir si le Liban continuera de former son élite chez lui, à Beyrouth, plutôt que de la voir se construire uniquement en exil. C'est là que se joue, concrètement, une part de l'avenir du lien franco-libanais.

France-LibanFrancophonieÉducationBeyrouthPatrimoine
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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