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Diaspora· Portrait

Alexandre Najjar, l'avocat qui a fait du français une arme libanaise

Écrivain et avocat né à Beyrouth, Alexandre Najjar a reçu en 2020 le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française. Son parcours résume une conviction : pour le Liban, la langue française n'est pas un héritage colonial mais un outil de souveraineté culturelle et de mémoire.

L'écrivain et avocat franco-libanais Alexandre Najjar au Salon du livre de Paris en 2012.

Thesupermat / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Il y a une manière libanaise d'habiter la langue française. Alexandre Najjar en est l'incarnation la plus aboutie : né à Beyrouth, avocat de formation, il a bâti une oeuvre entière en français sans jamais cesser d'écrire sur le Liban. En 2020, l'Académie française lui a décerné son Grand Prix de la Francophonie. La thèse que porte ce parcours est simple et tranchée : pour le Liban, le français n'est pas un reliquat du mandat, c'est un atout souverain, une arme de mémoire et de rayonnement que la diaspora entretient mieux que personne.

Un avocat beyrouthin passé à la littérature

Alexandre Najjar est né à Beyrouth en 1967, dans un Liban qui bascule bientôt dans la guerre civile. Il se forme au droit et exerce comme avocat, profession qu'il n'abandonnera jamais tout à fait. Entre 1996 et 1999, il occupe des responsabilités liées aux affaires francophones à Beyrouth, du côté du barreau comme de la ville, avant d'être conseiller du ministre libanais de la Culture en 1999. Il partage depuis sa vie entre Paris et Beyrouth, double ancrage qui définit sa génération de la diaspora : partie sans jamais couper le fil.

Ce passage par le droit n'est pas anecdotique. Il irrigue une écriture précise, documentée, attentive aux faits et aux preuves, loin du lyrisme vague souvent associé à la littérature d'exil. Najjar écrit en enquêteur autant qu'en romancier.

Le Liban comme matière, le français comme outil

Son oeuvre, éditée principalement chez Plon depuis 2006, prend le Liban pour terrain. En 2009, le roman Phénicia lui vaut le Prix Méditerranée et le Prix Hervé Deluen de l'Académie française. Suivent des titres qui alternent la fresque libanaise et l'ailleurs : Le Roman de Beyrouth, Berlin 36, Kadicha, Le Silence du ténor, Harry et Franz, finaliste du Prix Interallié en 2018. Il signe aussi un Dictionnaire amoureux du Liban et une biographie de Khalil Gibran, figure tutélaire de la diaspora littéraire libanaise.

Au Liban même, Najjar a longtemps animé la vie littéraire francophone, relançant un supplément culturel de référence à Beyrouth. Dans un pays où l'arabe, le français et l'anglais se disputent les écoles et les écrans, ce travail n'a rien de décoratif : il entretient un espace de création en français que rien ne garantissait.

Le français, souveraineté et non nostalgie

C'est là que le parcours de Najjar devient politique au bon sens du terme. La francophonie libanaise est régulièrement décrite comme un vestige colonial appelé à reculer devant l'anglais. Najjar oppose à ce récit une oeuvre qui prouve l'inverse : le français est une langue de création vivante, par laquelle le Liban parle au monde et défend sa mémoire. Pour un pays dont la souveraineté est attaquée sur tant de fronts, tenir sa voix dans la langue de Molière est une forme de résistance culturelle.

Le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française (palmarès 2020), doté de 30 000 euros, est venu couronner cette trajectoire. La même année, Najjar a été élu membre associé de l'Académie des sciences d'outre-mer. Reconnaissance d'un homme, mais aussi d'une évidence : la diaspora libanaise francophone n'est pas un public, elle est un acteur. Elle écrit, elle publie, elle est lue et primée au coeur même des institutions françaises.

Ce qu'il dit de la diaspora

Najjar n'est pas un cas isolé. Il appartient à une lignée qui va de Khalil Gibran à Amin Maalouf, d'Andrée Chedid à Vénus Khoury-Ghata : des Libanais qui ont porté le nom de leur pays dans la langue française jusqu'aux plus hautes consécrations. Ce que son parcours ajoute, c'est la figure de l'écrivain resté arrimé à Beyrouth, avocat dans sa ville, chroniqueur de ses effondrements comme de ses renaissances. La diaspora, chez lui, n'est pas un départ mais un pont tenu des deux côtés. C'est exactement ce dont le Liban a besoin.

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