Amin Maalouf, l'enfant de Beyrouth qui garde la langue française
Chassé du Liban par la guerre civile en 1976, Amin Maalouf est devenu, le 28 septembre 2023, secrétaire perpétuel de l'Académie française. Un fils de la diaspora libanaise au sommet de l'institution la plus française qui soit.

Photo Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
La diaspora libanaise n'a pas seulement donné au monde des commerçants, des banquiers et des bâtisseurs. Elle a aussi placé l'un de ses fils à la tête de l'institution la plus française qui soit. Le 28 septembre 2023, Amin Maalouf, né à Beyrouth, a été élu secrétaire perpétuel de l'Académie française. Un enfant du Liban, chassé de son pays par la guerre, veille désormais sur la langue de Molière. C'est l'un des plus beaux symboles de ce que la diaspora libanaise apporte à la francophonie.
Beyrouth, la guerre, l'exil
Amin Maalouf naît le 25 février 1949 à Beyrouth, dans une famille d'intellectuels de confession melkite. Il est formé au Collège Notre-Dame de Jamhour puis à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, deux institutions jésuites qui scellent son ancrage dans la culture francophone. Jeune homme, il devient journaliste au quotidien An-Nahar, l'un des grands titres de la presse libanaise.
En 1975, la guerre civile déchire le Liban. En 1976, Amin Maalouf fait le choix de l'exil et s'installe en France. Il y poursuit le journalisme, notamment comme rédacteur en chef de la revue Jeune Afrique, avant de se consacrer entièrement à l'écriture. L'exil n'est pas pour lui une parenthèse : il devient la matière même de son oeuvre.
Une oeuvre traversée par l'Orient et l'appartenance
Maalouf se fait d'abord connaître avec un essai, Les Croisades vues par les Arabes (1983), qui renverse le regard occidental sur cette période. Puis viennent les grands romans historiques : Léon l'Africain (1986), inspiré de la vie du diplomate et explorateur Hassan al-Wazzan au XVIe siècle, et Samarcande (1988), autour du poète persan Omar Khayyam. Son univers est celui des mondes qui se croisent, des frontières franchies, des identités plurielles.
En 1993, Le Rocher de Tanios lui vaut le prix Goncourt, la plus prestigieuse distinction littéraire française. Le roman se déroule dans un village du Mont-Liban au XIXe siècle : le Liban, encore, au coeur de la reconnaissance française. En 1998, son essai Les Identités meurtrières analyse les dangers des appartenances exclusives et devient une référence sur la question de l'identité. L'ensemble de son travail lui vaut en 2010 le prix Prince des Asturies de littérature, l'une des plus hautes récompenses du monde hispanophone.
Le fauteuil, puis le perchoir
Le 23 juin 2011, Amin Maalouf est élu à l'Académie française, au fauteuil numéro 29, celui qu'occupait l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Douze ans plus tard, le 28 septembre 2023, ses pairs lui confient la charge suprême : secrétaire perpétuel, la plus haute fonction de l'institution fondée en 1635. Il succède à l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, décédée le mois précédent.
La portée du symbole dépasse la littérature. Le gardien en chef de la langue française, celui qui veille sur son dictionnaire et sur son rayonnement, est un homme né à Beyrouth, dont la langue maternelle est l'arabe et qui a appris à aimer le français sur les bancs d'une école libanaise. Jamais l'Académie n'avait confié cette charge à quelqu'un né hors de France.
Ce que le Liban apporte à la francophonie
Amin Maalouf n'est pas un cas isolé : il est la pointe visible d'une tradition. Le Liban a donné à la langue française des poètes et des écrivains de premier plan, de Georges Schehadé à Nadia Tueni, de Salah Stétié à Vénus Khoury-Ghata. Mais avec Maalouf, c'est l'institution elle-même qui reconnaît cette dette. La francophonie libanaise n'est pas un héritage subi : c'est un atout actif, une richesse que la diaspora reverse au monde.
Dans un pays où le français se transmet encore de génération en génération, le parcours de Maalouf rappelle que la langue est un bien partagé, pas une propriété. Fils d'un pays meurtri, il a fait de son exil non pas une amputation mais une passerelle. Le Liban, à travers lui, siège au coeur de l'Académie française. C'est une fierté, et c'est aussi une responsabilité : celle de continuer à faire vivre ce lien que la diaspora, partout dans le monde francophone, entretient depuis plus d'un siècle.


