Etel Adnan, la Beyrouthine qui écrivait en français et peignait « en arabe »
Née à Beyrouth, consacrée à Paris, révélée au monde à 86 ans : la poète et peintre Etel Adnan incarne un paradoxe fondateur de la culture libanaise, celui d'une artiste universelle que la France et le monde de l'art ont découverte très tard.

Nanwieser, CC BY-SA, via Wikimedia Commons
Il existe peu de trajectoires qui résument aussi bien ce que le Liban a donné au monde qu'une vie passée entre trois continents et au moins quatre langues. Etel Adnan, née à Beyrouth en 1925 et morte à Paris en 2021, a été poète, romancière, essayiste et peintre. Elle a écrit en français, puis en anglais, et a fini par dire qu'elle voulait « peindre en arabe ». Son histoire n'est pas celle d'une exilée qui aurait fui son pays : c'est celle d'une Beyrouthine dont l'oeuvre a porté le Liban dans les plus grands musées, longtemps avant que le monde de l'art ne daigne la regarder.
Beyrouth, matrice d'une enfant de toutes les frontières
Etel Adnan naît le 24 février 1925 à Beyrouth, alors capitale du Grand Liban sous mandat français. Son père, Assaf Kadri, est un officier supérieur ottoman musulman originaire de Damas ; sa mère, Rose Lacorte, est une chrétienne grecque orthodoxe de Smyrne. De cette double origine, l'enfant hérite un monde brisé par la fin d'un empire et une maison où l'on parle grec et turc dans une ville majoritairement arabophone. Le français, elle le reçoit à l'école, dans un établissement catholique franco-libanais. Il deviendra sa première langue d'écriture.
Ce multilinguisme n'est pas un décor : il est la condition même de son art. Adnan n'a jamais eu une seule langue maternelle, et elle en a fait une force plutôt qu'une blessure. Beyrouth, ville de passages et de superpositions, lui a donné cette capacité rare de penser dans plusieurs alphabets à la fois. C'est là, et nulle part ailleurs, que se forme le regard qui fera d'elle une artiste-monde.
Le français, langue choisie puis renoncée
De 1945 à 1949, elle étudie les lettres à Beyrouth, avant d'obtenir une bourse pour la Sorbonne, où elle décroche un diplôme de philosophie. En 1955, elle part aux États-Unis poursuivre ses études à Berkeley puis à Harvard. De 1958 à 1972, elle enseigne la philosophie au Dominican College de San Rafael, en Californie.
C'est là, à la fin des années 1950, qu'intervient le geste qui va tout décider. Par solidarité avec l'Algérie en guerre contre la colonisation française, Adnan refuse de continuer à écrire dans la langue du colonisateur. Elle raconte elle-même ce basculement : « Je n'avais plus besoin d'écrire en français, j'allais peindre en arabe. » La peinture naît chez elle d'un choix politique autant qu'esthétique. Elle se met à la couleur, au couteau, applique l'huile directement sorties du tube, et bâtit des compositions abstraites souvent organisées autour d'un carré rouge. Le mont Tamalpais, en Californie, qu'elle peint inlassablement, devient l'un des paysages les plus reconnaissables de l'art contemporain.
Ce renoncement au français est l'un des épisodes les plus commentés de sa vie. Il dit une conviction qui ne la quittera jamais : la langue, la couleur et la forme sont des prises de position. Pour une Libanaise formée à l'école française, abandonner cette langue par fidélité à un peuple arabe en lutte relevait d'une cohérence morale rare.
« Sitt Marie Rose », le Liban en guerre mis en mots
Quand la guerre civile embrase le Liban, Adnan est de retour à Beyrouth, où elle a travaillé comme responsable des pages culturelles d'un quotidien de langue française. De ce chaos naît, en 1978, « Sitt Marie Rose », un court roman écrit en français qui raconte de l'intérieur l'engrenage de la violence milicienne. Le livre, qui obtient le prix de l'Amitié franco-arabe, devient l'un des tout premiers récits littéraires de la guerre du Liban vue par ceux qui la subissent. Il est aujourd'hui considéré comme un classique de la littérature du Proche-Orient, traduit et étudié bien au-delà du monde arabe.
Avec « L'Apocalypse arabe » (1980), long poème traversé de signes et de dessins, elle pousse encore plus loin cette fusion de l'écrit et du visuel qui est sa marque. Chez Adnan, écrire et peindre ne sont pas deux activités séparées : ce sont deux façons de dire la même urgence. Ses leporellos, ces livres pliés en accordéon inspirés de la tradition japonaise, où le poème se déploie en même temps que le dessin, en sont la plus belle preuve.
La consécration, à 86 ans
Pendant des décennies, le monde de l'art a laissé Etel Adnan dans l'ombre. Reconnue comme écrivaine, elle restait une peintre confidentielle. Tout bascule en 2012, lorsque la directrice de la documenta 13, la grande manifestation d'art contemporain de Cassel, en Allemagne, choisit d'y présenter ses toiles abstraites et ses leporellos. Adnan a alors 86 ans. En quelques années, ses paysages de couleur entrent au Whitney Museum de New York, au Centre Pompidou, dans les galeries les plus en vue de Londres et de Paris, et sa cote explose.
Les honneurs littéraires suivent : en 2020, le prestigieux prix Griffin de poésie couronne son recueil « Time ». Installée entre Paris et la Californie, défendue par la galerie Lelong, elle devient, à un âge où la plupart des artistes sont oubliés, une référence pour toute une génération. Elle meurt à Paris le 14 novembre 2021, à 96 ans, au moment précis où le monde la découvrait vraiment.
Une Libanaise universelle
Le parcours d'Etel Adnan dérange les classements. Faut-il la dire libanaise, française, américaine, arabe ? Elle-même refusait de trancher, et c'est tout son propos. Mais il y a un fait que rien n'efface : c'est à Beyrouth qu'elle est née, c'est de ce creuset de langues et de confessions qu'elle a tiré sa manière de voir. Le Liban n'a pas seulement produit des banquiers, des armateurs et des médecins par sa diaspora. Il a donné au monde une des plus grandes artistes du XXe siècle, dont l'oeuvre continue de porter, dans les musées et les bibliothèques, la trace d'un pays minuscule et d'une ville qui apprend à ses enfants à penser en plusieurs langues. Redécouvrir Etel Adnan, c'est rappeler que le rayonnement culturel du Liban n'est pas une nostalgie : c'est un patrimoine vivant.

