Georges Schehadé, le Libanais qui a fait du français sa langue de poète
Né à Alexandrie, mort à Paris, il n'a jamais subi le français comme un héritage colonial. Il en a fait l'un des plus grands poètes du XXe siècle et a prouvé que la francophonie pouvait être, pour le Liban, un atout souverain.

Cygne Bleu / Wikimedia Commons, CC0 1.0
Il existe des manières de servir un pays qui ne passent ni par la politique ni par les armes. Georges Schehadé, né à Alexandrie en 1905 et mort à Paris en 1989, a servi le Liban avec une langue qui n'était pas la sienne de naissance et qu'il a pourtant hissée au sommet : le français. Premier lauréat du Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 1986, admiré de son vivant par Paul Éluard, André Breton, Saint-John Perse ou René Char, il n'a pas subi le français comme un vestige colonial. Il l'a fait sien, jusqu'à devenir l'un des poètes majeurs du XXe siècle. C'est la thèse de ce portrait : Schehadé est la preuve vivante que la francophonie peut être, pour le Liban, un atout souverain plutôt qu'une dépendance.
Un Libanais né sur les rives du Nil
Issu d'une famille aristocratique dont les racines plongent dans le Hawran, Georges Schehadé voit le jour le 2 novembre 1905 à Alexandrie, dans l'Égypte cosmopolite du début du siècle où prospérait une importante communauté levantine. Sa trajectoire est, dès l'origine, celle d'un homme de la diaspora : né en Égypte, formé entre plusieurs rives, Libanais de nationalité et de cœur. Ses parents le destinent au commerce ; il choisit le droit. Sa licence obtenue, il devient rédacteur au ministère de la Justice, puis se rapproche du milieu intellectuel de Beyrouth.
Ce détail compte. Schehadé n'est pas un exilé arraché au Liban : il est un enfant de cette aire levantine où le français, l'arabe et les langues de la Méditerranée se croisaient naturellement. Le choix du français comme langue d'écriture n'est pas, chez lui, une soumission. C'est une élection.
Quand le français devient une langue libanaise
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Beyrouth se dote d'une institution appelée à marquer la vie culturelle du pays : l'École supérieure des lettres, créée en 1945. Schehadé y seconde Gabriel Bounoure, pédagogue et critique qui joua un rôle décisif dans la reconnaissance des poètes de langue française au Proche-Orient. C'est dans ce foyer que se forge l'idée d'une littérature libanaise d'expression française, autonome, ni mimétique ni provinciale.
Le poète publie tôt : Étincelles dès 1928, puis Poésies en 1938, avant Rodogune Sinne (1947) et L'Écolier Sultan (1950). Son œuvre est immédiatement défendue par les plus grands, de Paul Éluard à André Breton, de Saint-John Perse à René Char, d'Octavio Paz à Philippe Jaccottet et au Libanais Salah Stétié. Le critique Gaëtan Picon, dans son Panorama de la nouvelle littérature française, écrivait de sa poésie qu'elle était "une lame mince et infrangible qui nous éblouit par instants d'un éclair arraché aux profondeurs essentielles". Ce n'est pas la langue d'un colonisé. C'est celle d'un maître.
Le théâtre qui a fait le tour du monde
Schehadé n'est pas seulement poète. Il est l'un des chefs de file de ce que l'on a appelé le "nouveau théâtre", aux côtés de Samuel Beckett, Eugène Ionesco et Arthur Adamov. La plupart de ses pièces sont créées par Jean-Louis Barrault, figure centrale de la scène française du XXe siècle. Avec Monsieur Bob'le (1951), marqué par l'héritage surréaliste, puis La Soirée des proverbes (1954), il impose un théâtre de la poésie, du rêve et de la tendresse.
Son chef-d'œuvre dramatique, Histoire de Vasco (1956), connaît un rayonnement mondial : traduit en 25 langues, joué un peu partout dans les années 1950 et 1960, il donne même lieu à un opéra, The Story of Vasco (1974), composé par l'Anglais Gordon Crosse sur un livret du poète Ted Hughes. Autre consécration, L'Émigré de Brisbane entre au répertoire de la Comédie-Française en 1967. Un auteur libanais au Français : la porte la plus prestigieuse du théâtre mondial s'ouvrait à une voix venue de Beyrouth.
L'exil, la mort, la consécration
La guerre civile libanaise (1975-1990) rattrape l'écrivain. En 1978, Schehadé quitte Beyrouth pour Paris, où il passera ses dernières années. L'exil n'éteint pas la reconnaissance : il reçoit le Grand prix Poncetton en 1982, puis, en 1986, le Grand Prix de la Francophonie, que l'Académie française vient de créer. Il en est le tout premier lauréat. Distinction hautement symbolique : la plus haute institution de la langue française choisit, pour inaugurer son prix de la francophonie, un Libanais né en Égypte.
Georges Schehadé meurt le 17 janvier 1989 à Paris, à 83 ans. Il repose au cimetière du Montparnasse, parmi le panthéon littéraire français. Sa sœur, Laurice Schehadé, a elle aussi laissé une œuvre poétique, prolongeant dans la même famille cette tradition d'une écriture libanaise en français.
Ce que Schehadé lègue au Liban
Réduire la francophonie libanaise à une séquelle du mandat français serait une erreur politique et une faute de lecture. Schehadé, comme Andrée Chedid, Salah Stétié ou Amin Maalouf après lui, démontre l'inverse : le Liban n'a pas emprunté le français, il l'a enrichi. Il lui a donné des poètes, des dramaturges, des académiciens, une part de son imaginaire. Cette contribution est un capital de souveraineté culturelle, au même titre que les transferts financiers de la diaspora ou le réseau d'écoles francophones.
À l'heure où le Liban cherche des raisons d'espérer et des leviers de rayonnement, la mémoire de Georges Schehadé rappelle une évidence : un petit pays peut peser lourd par ses mots. Le poète d'Alexandrie et de Beyrouth, enterré à Montparnasse, reste l'un des plus beaux ambassadeurs que le Liban ait envoyés au monde, une plume à la main.


