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Diaspora· Portrait

Gilbert Chagoury, l'empire libanais de Lagos : de Miziara aux tours d'Eko Atlantic

Parti d'un village du Liban-Nord, le milliardaire né au Nigeria a bâti l'un des plus grands conglomérats d'Afrique de l'Ouest. Sa trajectoire incarne à la fois le génie entrepreneurial de la diaspora libanaise et les zones d'ombre d'une fortune nouée au plus près du pouvoir.

Les tours Pearl d'Eko Atlantic City, à Lagos, projet immobilier emblématique du groupe Chagoury

FrankvEck / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Il existe peu d'histoires qui résument aussi bien la puissance de la diaspora libanaise en Afrique que celle de Gilbert Chagoury. D'un côté, un conte entrepreneurial sidérant : une famille partie d'un village du nord du Liban qui bâtit, en deux générations, un empire milliardaire à Lagos et redessine le littoral de la plus grande métropole du continent. De l'autre, une trajectoire d'affaires nouée au plus près des régimes en place, jusqu'aux prétoires. Les deux récits sont vrais, et c'est précisément ce qui fait de Chagoury une figure aussi emblématique qu'inconfortable de l'émigration libanaise.

Du village de Miziara aux comptoirs de Lagos

Gilbert Ramez Chagoury naît le 8 janvier 1946 à Lagos, alors capitale du Nigeria britannique. Ses parents sont des émigrés libanais venus de Miziara, un village maronite du Liban-Nord qui a nourri, pendant tout le XXe siècle, les filières d'émigration vers l'Afrique de l'Ouest. Comme des milliers de familles du Mont-Liban et du Nord, les Chagoury font partie de ces Libanais qui s'installent dans les ports africains au lendemain de l'indépendance pour y tenir le commerce de détail, puis l'import-export.

Le jeune Gilbert fait ses études au Liban, au collège des Frères, avant de revenir au Nigeria. C'est là, sur le terrain colonial puis postcolonial, qu'il apprend le métier et tisse les premiers réseaux qui feront sa fortune. Miziara n'est pas un détail : ce village minuscule est l'une des matrices de la communauté libanaise du Nigeria, preuve que la diaspora s'est souvent construite par grappes villageoises, un cousin appelant l'autre.

La construction d'un conglomérat

En 1971, Gilbert Chagoury fonde avec son frère cadet Ronald le Chagoury Group. Le duo diversifie méthodiquement : minoterie, embouteillage et traitement de l'eau, verrerie, assurance, hôtellerie, télécommunications, et surtout construction. À la fin des années 1970, les deux frères lancent C & C Construction, ancêtre des sociétés Hitech et ITB qui forment aujourd'hui le pôle BTP du groupe.

Le modèle est celui de bien des dynasties libanaises d'Afrique, poussé à son extrême : partir du négoce, remonter vers l'industrie, puis capter la commande publique et les grands chantiers d'infrastructure. Selon les classements de fortune consacrés aux grandes familles d'affaires du continent, le patrimoine de la famille Chagoury est estimé autour de 4 milliards de dollars, ce qui la place parmi les plus riches d'Afrique.

Eko Atlantic, une ville gagnée sur l'océan

Le projet qui a rendu le nom Chagoury célèbre bien au-delà du Nigeria s'appelle Eko Atlantic City. Sur des terres arrachées à l'océan Atlantique au large de Victoria Island, à Lagos, le groupe développe une ville nouvelle d'affaires et de résidences de luxe, hérissée de tours, pensée comme un quartier financier à l'échelle continentale. L'ampleur du chantier, chiffré en milliards de dollars, a durablement transformé la silhouette de Lagos. Le groupe possède aussi l'Eko Hotel & Suites, l'un des plus grands complexes hôteliers de la ville.

Eko Atlantic condense l'ambition de Chagoury : ne plus seulement commercer en Afrique, mais y bâtir et y marquer le paysage. Pour une partie de la diaspora libanaise, ce type de réalisation nourrit une fierté réelle, celle d'une communauté qui a cessé d'être un simple intermédiaire pour devenir un acteur du développement du continent.

L'ombre d'Abacha et les condamnations

La réussite de Gilbert Chagoury est indissociable d'une proximité assumée avec le pouvoir nigérian, et singulièrement avec le général Sani Abacha, dictateur du Nigeria de 1993 à sa mort en 1998. Cette proximité a favorisé ses affaires ; elle lui a aussi valu de lourds démêlés judiciaires. Après la mort d'Abacha, Chagoury aurait restitué environ 300 millions de dollars aux autorités nigérianes pour se prémunir d'éventuelles poursuites, selon des enquêtes de presse.

En 2000, la justice suisse le condamne pour blanchiment d'argent et soutien à une organisation criminelle, en lien avec quelque 120 millions de dollars de transferts vers des comptes liés à la famille Abacha. Il plaide ensuite coupable de charges comparables aux États-Unis. En 2018, le ministère américain de la Justice enquête sur des contributions illégales à des campagnes électorales américaines ; l'affaire se solde par un règlement civil et un accord de poursuite différée. Chagoury a toujours clamé son innocence dans ces dossiers.

Diplomate, philanthrope, homme d'influence

Parallèlement aux affaires, Gilbert Chagoury a cultivé une carrière diplomatique et un réseau d'influence international. Il a été ambassadeur de Sainte-Lucie auprès de l'Unesco et auprès du Vatican, et conseiller économique du président béninois Mathieu Kérékou. Donateur de premier plan de fondations caritatives, dont la Clinton Foundation, il a aussi financé des œuvres liées à l'Église et à l'éducation.

Ce maillage de fonctions, de dons et de relations politiques fait de lui un cas d'école : celui d'un entrepreneur de la diaspora qui transforme la fortune en influence, au risque d'en payer le prix judiciaire. En 2024, l'attribution sans appel d'offres public à sa société Hitech du chantier de l'autoroute côtière Lagos-Calabar, estimé à 11 milliards de dollars, a ravivé les interrogations sur les liens entre ses entreprises et le pouvoir en place.

Ce que Chagoury dit de la diaspora

Réduire Gilbert Chagoury à ses démêlés serait injuste ; en faire un simple héros le serait tout autant. Sa trajectoire éclaire une vérité plus large sur la diaspora libanaise d'Afrique : son extraordinaire capacité à bâtir, à durer et à s'intégrer au sommet des économies qui l'accueillent, mais aussi la tentation, pour les plus puissants, de confondre réussite et proximité avec les régimes. L'immense majorité des Libanais d'Afrique sont des commerçants, des industriels et des familles ordinaires, loin de ces sommets. Chagoury en est la version la plus spectaculaire, et la plus controversée. C'est à ce titre qu'il appartient à l'histoire de l'émigration libanaise, celle qui a fait du pays du Cèdre l'une des nations les plus présentes, par ses enfants, sur le continent africain.

Questions fréquentes

Qui est Gilbert Chagoury ? Un homme d'affaires milliardaire libano-nigérian, né à Lagos en 1946 de parents originaires de Miziara, au Liban-Nord. Il a cofondé le Chagoury Group, conglomérat présent dans le BTP, l'immobilier et l'industrie.

D'où vient sa famille au Liban ? De Miziara, village maronite du Liban-Nord, l'un des principaux foyers d'émigration libanaise vers l'Afrique de l'Ouest.

Quel est son projet le plus connu ? Eko Atlantic City, une ville nouvelle d'affaires construite sur des terres gagnées sur l'océan Atlantique à Lagos.

Pourquoi est-il un personnage controversé ? En raison de sa proximité avec le dictateur Sani Abacha et d'une condamnation pour blanchiment prononcée par la justice suisse en 2000, ainsi que d'un règlement avec la justice américaine en 2018.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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