Les Libanais du Ghana : plus grande communauté arabe d'Afrique de l'Ouest, bâtisseurs discrets d'Accra
Coincé entre la Côte d'Ivoire et le Togo, deux terres libanaises de longue date, le Ghana anglophone abrite pourtant la plus grande population d'origine arabe d'Afrique de l'Ouest. Une diaspora libanaise arrivée en colporteuse dès les années 1880, devenue l'un des piliers du secteur privé ghanéen, et qui a survécu aux nationalisations comme aux expulsions.

Accra, Ghana. Elegant Machines / Flickr, CC BY-SA 2.0
Il y a dans la géographie de la diaspora libanaise une anomalie que personne ne raconte en français. À l'ouest de l'Afrique, le long du golfe de Guinée, les grands récits libanais sont francophones : la Côte d'Ivoire et ses cent mille âmes, le Sénégal et son siècle et demi d'enracinement, la Guinée des pionniers. Entre ces deux blocs, un pays anglophone, le Ghana, abrite pourtant la plus grande population d'origine arabe de toute l'Afrique de l'Ouest. La thèse de cet article est simple : loin d'être une communauté marginale, les Libanais du Ghana forment l'une des diasporas les plus anciennes et les plus structurantes du continent, un pont économique entre mondes francophone et anglophone que Beyrouth n'a jamais vraiment su valoriser.
Le chiffre, d'abord, parce qu'il surprend. Les données reprises par l'encyclopédie Wikipédia évaluent à environ 34 000 le nombre de ressortissants moyen-orientaux présents au Ghana, en très grande majorité d'origine libanaise, auxquels s'ajoute un nombre inconnu de descendants désormais ghanéens. C'est, selon la même source, la plus grande population d'origine arabe d'Afrique de l'Ouest. Il faut manier ces chiffres avec prudence : ils mêlent ressortissants étrangers et binationaux, et ne disent rien du nombre réel de familles d'ascendance libanaise, souvent installées depuis trois ou quatre générations. Les travaux d'histoire économique rappellent d'ailleurs que, sur le temps long, la communauté strictement libanaise du Ghana n'a probablement jamais dépassé une dizaine de milliers de personnes. La force de cette diaspora n'a jamais tenu au nombre, mais à son poids dans l'économie.
Du colporteur de 1884 à l'industriel
L'histoire commence comme partout en Afrique de l'Ouest : par la marche et le crédit. Le premier Libanais recensé sur la Gold Coast, la colonie britannique devenue le Ghana, serait Melhem Shbib, arrivé dès 1884. Il s'inscrit dans le même mouvement que celui qui, à la même époque, pousse les chrétiens maronites du Mont-Liban vers Dakar, Freetown ou Abidjan. Le géographe Xavier Aurégan, dans ses travaux sur les présences libanaises en Afrique de l'Ouest, situe l'arrivée du tout premier migrant de la région, Élias Khouri Younès, originaire de Miziara dans le Nord du Liban, en 1882 dans le golfe de Guinée. Ces pionniers ne sont ni banquiers ni bâtisseurs : ce sont des colporteurs qui vendent du textile et des produits de première nécessité dans des villages que les grandes maisons coloniales dédaignent.
Leur arme n'est pas le capital, qu'ils n'ont pas, mais le crédit, qu'ils accordent. Dans une économie coloniale où l'accès à l'argent est verrouillé, cette capacité à faire confiance au petit producteur et au détaillant local tisse des liens durables et permet, génération après génération, de remonter la chaîne : du colportage au commerce de gros, du gros à l'import, de l'import à l'industrie. Au tournant du XXe siècle émergent les noms qui structurent encore aujourd'hui le paysage des affaires ghanéen. La famille Azar, arrivée à Accra en 1919 dans la quincaillerie, bascule en 1968 dans la production chimique et impose ses peintures dans tout le pays. Les Kalmoni font entrer la voiture dans la vie quotidienne ghanéenne en distribuant des véhicules japonais, avant de s'étendre à l'immobilier. Les Fattal bâtissent des réseaux de distribution qui irriguent le commerce de détail d'une région à l'autre ; les Dakmak, les matériaux de construction et l'immobilier urbain. C'est la trajectoire classique de la diaspora libanaise d'Afrique, mais menée ici en terre anglophone, à contre-courant de l'image d'une présence purement francophone.
Les secousses : Nkrumah, 1966 et le climat anti-étrangers
Cette réussite n'a jamais été un long fleuve tranquille. Comme ailleurs sur le continent, la communauté libanaise du Ghana a servi de variable d'ajustement politique. Sous la présidence de Kwame Nkrumah, héraut du panafricanisme et d'une industrialisation d'État, l'étranger commerçant devient suspect. Les travaux de Xavier Aurégan rappellent qu'après le coup d'État militaire qui renverse Nkrumah en 1966, les Libanais sont évincés du commerce privé. L'historien Emmanuel Akyeampong, dans une étude publiée par la revue universitaire Africa (Cambridge University Press), documente la nationalisation de groupes appartenant à des familles libanaises comme les Aschkar et les Fattal, et un durcissement de la politique migratoire.
La fin des années 1960 est plus rude encore. L'ordre de mise en conformité des étrangers de 1969, resté célèbre pour avoir expulsé des centaines de milliers de travailleurs ouest-africains, installe un climat durablement hostile aux non-citoyens, dont les Libanais font partie. Beaucoup de familles font alors le choix de la discrétion politique absolue, résumé par une ligne de conduite que l'étude d'Akyeampong rapporte presque mot pour mot : ne pas se mêler de la politique du pays. Cette prudence, loin d'être de la lâcheté, est une stratégie de survie éprouvée dans toute la diaspora : rester indispensable à l'économie, invisible au pouvoir. Elle explique pourquoi la communauté a traversé les coups d'État, les crises du cacao et les effondrements monétaires sans jamais disparaître.
Un atout libanais mal exploité
Que retenir de cette présence au regard des intérêts du Liban ? D'abord qu'elle incarne, en miniature, tout ce qui fait la valeur de la diaspora : la résilience, la capacité à rebâtir après chaque confiscation, l'enracinement sur plusieurs générations sans perte totale du lien avec le pays d'origine. Les premiers migrants étaient des maronites du Nord ; les vagues suivantes ont amené, ici comme ailleurs en Afrique de l'Ouest, des familles chiites du Sud-Liban. Cette diversité d'origines, dans un pays tiers, se vit sans les fractures qui minent parfois le Liban lui-même : la contrainte de l'exil fabrique de la solidarité communautaire.
Ensuite, et c'est le point que Beyrouth néglige, les Libanais du Ghana sont une passerelle rare. Francophones par héritage familial et scolaire pour beaucoup, anglophones par nécessité économique, insérés dans l'un des marchés les plus dynamiques de la sous-région, ils relient le monde libanais francophone d'Afrique de l'Ouest à la sphère commerciale anglophone. À l'heure où le Liban cherche désespérément des relais économiques et des canaux d'investissement pour sa reconstruction, cette communauté discrète d'Accra représente exactement le type de capital humain qu'un État stratège mobiliserait. Encore faudrait-il, à Beyrouth, prendre la mesure de ce que la carte de la diaspora dit vraiment : le Liban ne s'arrête pas aux frontières de la francophonie.


