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Diaspora· Diaspora

Diaspora libanaise au Venezuela : des « turcos » de 1862 au reflux vers le Liban

Née en 1862 sur les côtes de Margarita, la communauté d'origine libanaise du Venezuela est l'une des plus anciennes et des plus intégrées d'Amérique latine. Aujourd'hui, l'effondrement vénézuélien a produit un phénomène inédit : un flux qui s'inverse, et des descendants qui regardent de nouveau vers le Liban.

Vue de Caracas au coucher du soleil, capitale du Venezuela où vit une ancienne communauté d'origine libanaise

Emily Alejandra Gonzalez Romagosa / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

On les appelait les turcos. Non parce qu'ils venaient de Turquie, mais parce que les premiers émigrés libanais arrivés au Venezuela ne portaient d'autre document que le passeport de l'Empire ottoman, seule autorité qui administrait alors le Mont-Liban. Ce malentendu d'état civil, figé en surnom, raconte à lui seul l'histoire d'une communauté : ancienne, discrète, profondément fondue dans la société vénézuélienne, et pourtant jamais tout à fait détachée de sa rive de départ. Cent soixante ans plus tard, l'effondrement du Venezuela a produit un retournement que peu de diasporas ont connu : le flux s'inverse, et le Liban redevient, pour certains, une terre vers laquelle on repart.

1862 : le premier débarquement

Selon les travaux de l'historien Daniel Lahoud, publiés par l'Union culturelle libano-vénézuélienne (Historia de los libaneses en Venezuela, 2009), la première vague d'arrivants libanais atteint le Venezuela en 1862, dans les derniers mois de la Guerre fédérale qui déchirait alors le pays. Les points d'entrée sont l'île de Margarita et Puerto Cabello ; les premiers noyaux s'installent à Cumaná, La Guaira et Punto Fijo, avant d'essaimer vers l'intérieur.

Le contexte de départ est celui du Mont-Liban ottoman. Les catholiques maronites y subissent une fiscalité lourde et des restrictions, et les affrontements intercommunautaires de 1860 poussent de nombreuses familles à vendre leurs biens et à s'embarquer depuis les ports de Saïda, Beyrouth et Tripoli. L'Amérique du Sud, en pleine construction, offre un horizon. Le Venezuela n'est pas la destination la plus massive du continent, loin derrière le Brésil ou l'Argentine, mais il reçoit sa part de ce grand départ.

Trois temps d'immigration

L'immigration libanaise au Venezuela se lit en plusieurs temps. Après la première vague des années 1860 vient une deuxième à partir de 1918 : la défaite ottomane de la Première Guerre mondiale, le mandat français et la création du Grand Liban en 1920 s'accompagnent d'une période de difficultés qui relance l'émigration vers les Amériques. Un troisième moment, décisif, s'ouvre au milieu des années 1960 et au début des années 1970 : le Venezuela, porté par la rente pétrolière, offre alors emplois et niveau de vie, et attire une nouvelle génération d'arrivants.

Ces vagues successives expliquent la difficulté à chiffrer la communauté. Les estimations des descendants d'origine libanaise s'étagent, selon les sources et les critères retenus, d'environ 340 000 à près de 500 000 personnes. L'écart tient à la méthode : compter les natifs du Liban, ou l'ensemble d'une descendance diluée sur quatre générations, ne donne pas le même ordre de grandeur. Aucun recensement vénézuélien ne mesure précisément l'ascendance, et ces fourchettes doivent être lues comme des approximations.

Une communauté du commerce, de Caracas à Margarita

Comme ailleurs en Amérique latine, les Libanais du Venezuela se sont d'abord imposés dans le négoce. Colporteurs devenus boutiquiers, puis grossistes, ils ont occupé une place importante dans le commerce populaire, de la capitale aux villes de province. On retrouve des foyers d'implantation à Caracas, dans l'État de Nueva Esparta (l'île de Margarita et Porlamar), dans le Falcón autour de Punto Fijo, mais aussi à Maracaibo, Valence ou Maracay.

La communauté est majoritairement chrétienne : maronites en premier lieu, mais aussi catholiques romains, orthodoxes et melkites. Elle compte une minorité musulmane et une composante druze notable : le Venezuela abrite l'une des plus importantes communautés druzes hors du Moyen-Orient. Cette mosaïque confessionnelle, héritée du Liban, s'est maintenue dans les associations et les lieux de sociabilité, de l'Union culturelle libano-vénézuélienne à la Jeunesse maronite libano-vénézuélienne.

Des noms de tous les bords

L'intégration s'est faite jusqu'au sommet de la vie publique. Des personnalités d'ascendance libanaise se retrouvent dans tous les camps politiques vénézuéliens, du procureur général Tarek William Saab à l'ancien président de l'Assemblée nationale Henry Ramos Allup, figure de l'opposition. On en trouve aussi dans la finance, les sciences, avec l'astrobiologiste Julian Chela-Flores, ou la culture, avec l'humoriste et autrice Joanna Hausmann. LibanInfo ne prend parti dans aucune querelle politique vénézuélienne : ces trajectoires disent seulement l'ampleur de l'enracinement d'une communauté dans son pays d'accueil.

Le reflux : quand le Liban redevient refuge

C'est là que l'histoire vénézuélienne se distingue de toutes les autres terres de la diaspora. Depuis le milieu des années 2010, l'effondrement économique du Venezuela a poussé une partie de ses habitants vers l'exil. Parmi eux, des Vénézuéliens d'origine libanaise ont fait un choix singulier : « rentrer » au Liban, ce pays que leurs arrière-grands-parents avaient quitté. Plusieurs enquêtes de presse ont documenté ces parcours, souvent cruels, de familles passées d'une crise à une autre, le Liban étant lui-même en plein effondrement financier depuis 2019.

Ce reflux reste minoritaire, et il ne vide pas une communauté profondément vénézuélienne. Mais il porte une leçon qui dépasse le Venezuela. Une diaspora n'est pas un flux à sens unique : elle est un capital humain qui, le moment venu, peut revenir. Pour un Liban affaibli, en quête de bras, de capitaux et de compétences, chaque descendant qui se réapproprie sa nationalité, apprend l'arabe ou investit au pays est un atout de souveraineté. Les turcos de 1862 ne le savaient pas : en traversant l'Atlantique, ils ne quittaient pas le Liban, ils l'étendaient.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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