Nadia Tuéni, la poétesse qui fit du français la patrie d'un Liban indivisible
Née dans le Chouf druze d'un père diplomate et d'une mère française, Nadia Tuéni (1935-1983) n'a pas choisi le français pour fuir le Liban, mais pour le chanter. Du deuil le plus intime à la guerre civile, son œuvre couronnée par l'Académie française a fait de la langue française une seconde terre d'où défendre un pays uni.

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Il existe une lignée rare de poètes libanais qui ont écrit en français non pour quitter le Liban, mais pour mieux le porter. Nadia Tuéni en est l'une des figures les plus hautes. Chez elle, le français n'est pas une langue d'exil ni un vernis colonial : c'est une seconde patrie, choisie et habitée, depuis laquelle elle a chanté la terre libanaise, ses villages, ses montagnes et son unité menacée. À l'heure où le pays basculait dans la guerre civile, sa voix a refusé la fracture pour célébrer un Liban pluriel et indivisible. C'est tout le sens de son œuvre, et sa part d'actualité.
Une enfant de deux rives
Nadia Mohammed Ali Hamadé naît le 8 juillet 1935, dans la famille d'un notable druze du Chouf, à Baakline, bourg perché des montagnes du Mont-Liban. Son père, Mohammed Ali Hamadé, est diplomate et écrivain ; sa mère, Marguerite Malaquin, est française. De cette double origine, Nadia Tuéni ne fera jamais un déchirement mais une richesse : bilingue, elle se réclamera toute sa vie des deux cultures. Après une scolarité partagée entre Beyrouth et Athènes, où son père est en poste, elle entame des études de droit à l'université Saint-Joseph de Beyrouth.
En 1954, elle épouse Ghassan Tuéni, journaliste et député de Beyrouth, l'une des grandes figures de la presse libanaise, qui dirigera le quotidien An-Nahar et représentera le Liban à l'ONU de 1977 à 1982. Le mariage interrompt les études de droit mais la place au cœur de la vie intellectuelle du pays. De cette union naîtront trois enfants, dont Gébrane Tuéni, journaliste et homme politique assassiné le 12 décembre 2005 à Beyrouth.
Une poésie née du deuil
Ce n'est pas l'ambition littéraire qui mène Nadia Tuéni à l'écriture, mais la douleur. La mort de sa fille Nayla, emportée par un cancer à l'âge de sept ans, la précipite dans la poésie. Son premier recueil, Les Textes blonds, paraît en 1963, portant la trace de cette perte. En 1965, Nadia Tuéni est elle-même atteinte d'un cancer, qui ne la quittera plus et dont elle mourra en 1983, à quarante-sept ans.
De ce combat intime sort une œuvre dense : L'Âge d'écume (1965), Juin et les Mécréantes (1968), Poèmes pour une histoire (1972), Le Rêveur de terre (1975). Devenue rédactrice littéraire d'un grand quotidien libanais de langue française à partir de 1967, elle tient aussi une place centrale dans la vie culturelle de Beyrouth, alors capitale intellectuelle du monde arabe.
Le Liban pour unique patrie poétique
Le centre de gravité de son œuvre, c'est le Liban. Dans Liban : vingt poèmes pour un amour, elle parcourt la géographie du pays, ses régions et ses villages, comme on récite les stations d'une passion. La montagne du Chouf, les cèdres, la mer, les pierres : chez Tuéni, le paysage libanais n'est pas décor mais chair. Elle écrit un pays qui est à la fois le sien et celui de tous, par-delà les communautés.
Cette poésie de la terre prend un relief particulier quand on sait d'où vient Nadia Tuéni. Druze par son père, française par sa mère, mariée dans une grande famille grecque-orthodoxe de Beyrouth, elle incarnait dans sa seule biographie la pluralité libanaise. Son œuvre en fait une force plutôt qu'une somme de divisions.
Écrire la guerre sans choisir de camp
Quand la guerre civile éclate en 1975, Nadia Tuéni n'enjolive rien et ne se tait pas. Avec Archives sentimentales d'une guerre au Liban (1982), elle regarde en face le pays qui se déchire. Mais sa réponse à la fracture n'est jamais l'enrôlement dans un camp : c'est l'affirmation obstinée d'un Liban un, dont la diversité est la raison d'être et non la faille. À l'heure où tant de voix choisissaient leur communauté, la sienne choisissait le pays entier.
C'est en cela que son œuvre reste précieuse pour qui défend le Liban : elle montre qu'être pleinement libanais, c'est refuser de réduire le pays à l'une de ses parts. La recueil posthume La Terre arrêtée paraît en 1984, un an après sa mort.
Une reconnaissance française, un héritage francophone
La France a tôt reconnu la poétesse. Nadia Tuéni reçoit le prix Archon-Despérouses de l'Académie française en 1973, puis l'Ordre de la Pléiade, distinction de la francophonie et du dialogue, en 1978. Elle rejoint ainsi la constellation des grands auteurs libanais de langue française, aux côtés de Georges Schéhadé, Salah Stétié, Andrée Chedid ou Vénus Khoury-Ghata.
Cette postérité n'est pas qu'un hommage littéraire. Elle rappelle que le français est, pour le Liban, un atout de souveraineté culturelle autant qu'une langue d'héritage. Des poètes comme Nadia Tuéni ont porté la voix du pays dans l'espace francophone mondial, et continuent de le faire : un amphithéâtre de Beyrouth porte son nom, et ses œuvres poétiques complètes restent rééditées. Dire le Liban en français, c'est, depuis Tuéni, une manière de le défendre.


