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Diaspora· Diaspora

Vénus Khoury-Ghata, la Libanaise qui fit du français une terre d'accueil

Née à Bikfaya, grandie à Bécharré, le village de Gibran, la poète franco-libanaise a porté la montagne du Liban et sa mémoire blessée au sommet des lettres françaises. Morte à Paris le 28 janvier 2026, elle laisse une œuvre qui dit tout ce que la diaspora offre au Liban: un rayonnement que nulle frontière n'arrête.

Portrait de la poète franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata

Portrait : Claire Gaudriot / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Il existe une manière libanaise d'habiter la langue française. Vénus Khoury-Ghata en fut l'une des plus hautes incarnations. Pendant un demi-siècle, cette fille de Bikfaya a écrit le Liban dans le français le plus pur, sans jamais cesser d'entendre, sous ses vers, l'arabe de sa mère. Sa mort, survenue à Paris le 28 janvier 2026 à l'âge de 89 ans, selon la presse française, referme l'une des œuvres les plus décorées de la poésie francophone. Elle rappelle surtout une évidence que le Liban oublie parfois: sa diaspora ne se compte pas seulement en transferts de fonds, elle se mesure aussi en prestige, en langue et en mémoire portées au loin.

De Bikfaya à Bécharré, une enfance au nord de tous les nords

Vénus Abdul naît le 23 décembre 1936 à Bikfaya, dans la montagne au-dessus de Beyrouth. Son père est un militaire francophone, interprète auprès du Haut-Commissariat français pendant le mandat; sa mère, une paysanne quasi analphabète qui, racontait la poète dans un entretien à RFI, parlait un mélange d'arabe et de français que l'on surnommait le franbanais. Les étés de l'enfance se passent à Bécharré, le village maternel, celui-là même d'où était parti Khalil Gibran. La poète en gardait l'image d'un lieu de liberté absolue, oliviers centenaires et précipices, un endroit qu'elle appelait au nord de tous les nords.

C'est son frère aîné, Victor, qui l'initie à la poésie. Lui était le poète de la famille, jusqu'à ce qu'un drame familial le brise. Vénus écrira alors, disait-elle, à sa place, dans le cahier de vers qui l'avait tant impressionnée enfant. De ce deuil intime naîtra bien plus tard l'un de ses romans, La Maison au bord des larmes. L'écriture, chez elle, commence comme une dette tenue envers les siens.

Paris 1972, un exil qui cessa d'en être un

Après des études à l'École supérieure de lettres de Beyrouth et des débuts dans le journalisme, elle publie ses premiers recueils au milieu des années 1960, Les Visages inachevés puis Terres stagnantes chez Seghers, et un premier roman, Les Inadaptés, en 1971. L'année suivante, elle s'installe à Paris, où elle épouse le médecin et chercheur français Jean Ghata. La France devient sa terre d'écriture sans que le Liban cesse jamais d'être sa matière. Elle appartient à cette lignée de plumes libanaises, de Gibran à Georges Schehadé, de Salah Stétié à Andrée Chedid, qui ont fait de la langue de l'autre le lieu d'une fidélité au pays d'origine.

La guerre civile de 1975 traverse son œuvre comme une déchirure. Installée loin du pays en feu, elle porte en français le récit des femmes, des villages, des morts. Son exil parisien, confiait-elle, avait fini par ne plus en être un: Paris était devenu une maison, mais une maison dont les fenêtres donnaient toujours sur la montagne libanaise.

Une consécration que peu d'écrivains francophones ont connue

La reconnaissance française est massive et constante. Prix Guillaume-Apollinaire en 1980, prix Mallarmé en 1987, grand prix de poésie de la Société des gens de lettres en 1993, grand prix de la critique littéraire en 1998. Puis la consécration: le grand prix de poésie de l'Académie française en 2009 pour l'ensemble de son œuvre, et, en 2011, le prix Goncourt de la poésie pour Où vont les arbres, paru chez Gallimard. En 2016, de son vivant, elle entre dans la prestigieuse collection Poésie/Gallimard, aux côtés des plus grands. En 2017, elle est faite commandeur de la Légion d'honneur et préside le jury du grand prix national de la poésie du ministère de la Culture.

Selon sa biographie de référence, elle a publié une quarantaine de romans et de recueils, traduits dans une quinzaine de langues. Peu d'auteurs nés hors de France peuvent se prévaloir d'une telle place au cœur des institutions littéraires françaises. Vénus Khoury-Ghata y est parvenue en Libanaise assumée, revendiquant jusqu'au bout sa double appartenance.

Le Liban pour matière, les femmes pour héroïnes

Son œuvre tient sur une tension féconde: le français de l'écriture, l'arabe de l'enfance. Elle disait écrire en français en pensant en arabe, transportant dans la syntaxe française les images, les proverbes et les silences de la montagne libanaise. Les femmes occupent le centre de ses romans, souvent face à des hommes durs ou absents. La figure de la mère, cette analphabète bilingue qui se sacrifia pour que ses filles étudient, hante toute son œuvre comme une dette d'amour jamais soldée.

Sa sœur, May Menassa, fut elle aussi romancière et femme de presse; sa fille, Yasmine Ghata, est romancière à son tour. Trois générations de femmes de lettres, nées du Liban, écrivant la mémoire d'un pays que l'exil n'a pas effacé mais aiguisé.

La diaspora comme atout souverain

Le Liban a coutume de penser sa diaspora en termes économiques, et ce n'est pas faux: les transferts de ses émigrés soutiennent le pays à bout de bras. Mais la trajectoire de Vénus Khoury-Ghata rappelle une autre richesse, moins quantifiable et tout aussi stratégique. Quand une Libanaise de Bikfaya reçoit les plus hautes distinctions des lettres françaises, c'est le nom du Liban qui entre dans les anthologies, les manuels et les bibliothèques du monde francophone. C'est une forme de souveraineté culturelle, exercée loin du territoire, qui fait exister le pays là où ses diplomates ne peuvent rien.

À l'heure où le Liban peine à se faire entendre, ses plumes de la diaspora restent parmi ses meilleurs ambassadeurs. Vénus Khoury-Ghata fut de celles-là: une voix qui, du quinzième arrondissement de Paris, n'a jamais cessé de ramener ses lecteurs vers les oliviers de Bécharré.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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