Amin Maalouf, le Libanais qui veille sur la langue française
Né à Beyrouth, chassé par la guerre, Amin Maalouf dirige depuis 2023 l'Académie française. Jamais une personnalité née hors de France n'avait occupé ce poste. Au sommet de l'institution qui garde la langue française, c'est un fils du Mont Liban qui veille.

Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
Au sommet de l'institution qui veille sur la langue française, il y a un homme né à Beyrouth. Depuis le 28 septembre 2023, Amin Maalouf est secrétaire perpétuel de l'Académie française, la plus haute fonction d'une maison fondée en 1635. Jamais, avant lui, ce poste n'avait été confié à une personnalité née hors de France et dont la nationalité n'est pas exclusivement française. Que le gardien du français soit un enfant du Mont Liban n'est pas une anecdote : c'est la mesure de ce que le Liban a donné à la France, et de ce que le français doit au Liban.
De Beyrouth à An-Nahar : une enfance libanaise
Amin Maalouf naît le 25 février 1949 à Beyrouth, dans une famille chrétienne du Mont Liban dont les racines, selon ses propres récits, remontent à un village des hauteurs, Machrah. Son père, Rushdi Maalouf, est journaliste, poète et peintre ; sa mère, Odette, vient d'une famille maronite francophone. L'enfant est élevé dans une maison où plusieurs confessions et plusieurs langues se croisent, trait qui deviendra la signature de son œuvre.
Il fait ses études chez les jésuites, au collège Notre-Dame de Jamhour, puis à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, où il étudie la sociologie et l'économie. À sa sortie, il devient journaliste pour An-Nahar, l'un des grands quotidiens de la capitale, et y signe des articles de politique internationale. À ce moment-là, rien ne le destine à écrire en français : l'arabe est sa langue de travail et de lecture.
16 juin 1976 : l'exil que la guerre impose
La guerre civile éclate en 1975. Comme des centaines de milliers de Libanais, la famille Maalouf se réfugie d'abord dans la montagne, dans la maison du village. Puis, le 16 juin 1976, Amin Maalouf prend la décision de partir pour la France ; sa femme Andrée et leurs trois enfants le rejoignent quelques mois plus tard. Il a vingt-sept ans et quitte un pays qui se déchire.
En France, il retrouve le métier qu'il connaît. Il travaille dans la presse économique, puis devient rédacteur en chef de l'hebdomadaire Jeune Afrique. L'exil, qu'il n'a pas choisi, le place au point de rencontre entre le monde arabe dont il vient et l'Occident qui l'accueille. De ce déchirement, il fera une matière.
Le français, "langue d'ombre" devenue œuvre
Maalouf a raconté que, dans son enfance, l'arabe était sa "langue de lumière" et le français sa "langue d'ombre", celle de ses premières tentatives littéraires secrètes. C'est pourtant en français qu'il va bâtir une œuvre. En 1983 paraît son premier livre, l'essai Les Croisades vues par les Arabes, qui retourne le regard sur un épisode fondateur de l'imaginaire européen. Puis viennent les romans historiques d'inspiration orientale : Léon l'Africain en 1986, Samarcande, Les Jardins de lumière.
La consécration arrive en 1993 : le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios, roman dont le décor est précisément les montagnes libanaises de son enfance. En 1998, l'essai Les Identités meurtrières fait de lui une voix écoutée bien au-delà de la littérature. Il y défend une idée simple et exigeante : on peut rester fidèle à l'héritage dont on est porteur sans se croire menacé par celui des autres. En 2010, il reçoit le prix Prince des Asturies de littérature, l'une des plus hautes distinctions européennes.
2023 : un fauteuil qui fait date
Le 23 juin 2011, Amin Maalouf est élu à l'Académie française, au fauteuil laissé vacant par l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Douze ans plus tard, le 28 septembre 2023, les académiciens l'élisent secrétaire perpétuel, face à l'écrivain Jean-Christophe Rufin, par vingt-quatre voix contre huit. Il succède à l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, disparue quelques semaines plus tôt.
Le secrétaire perpétuel n'est pas un académicien parmi d'autres : il incarne l'institution, préside ses travaux et veille au Dictionnaire. Qu'un homme né à Beyrouth, arabophone de naissance, occupe cette charge dit quelque chose de la francophonie telle que le Liban l'a toujours pratiquée : non pas une langue imposée, mais une langue adoptée, habitée, enrichie.
Le Liban, matrice jamais quittée
Un demi-siècle après l'avoir quitté, Maalouf n'a jamais cessé d'écrire le Liban. Les Échelles du Levant, en 1996, affronte pour la première fois frontalement la guerre qui l'a chassé. Origines, en 2004, remonte la lignée familiale jusqu'au Mont Liban. Dans Les Désorientés, en 2012, il met en scène des amis que l'exil a dispersés et que le pays natal continue de hanter. Le Liban n'est pas chez lui un décor : c'est une blessure et une fidélité.
C'est en cela que son parcours parle à toute la diaspora. Des centaines de milliers de Libanais ont, comme lui, refait leur vie ailleurs sans renoncer à ce qu'ils étaient. Maalouf en est la figure la plus haute : la preuve qu'un enfant de Beyrouth peut, sans rien renier de son pays, devenir l'un des gardiens de la langue française. Pour le Liban, ce n'est pas un départ. C'est un rayonnement.
Questions fréquentes
Qui est Amin Maalouf ?
Amin Maalouf est un écrivain franco-libanais né à Beyrouth le 25 février 1949. Journaliste au Liban puis en France, prix Goncourt 1993 pour Le Rocher de Tanios, il est membre de l'Académie française depuis 2011 et son secrétaire perpétuel depuis le 28 septembre 2023.
Pourquoi a-t-il quitté le Liban ?
Il a quitté Beyrouth pour la France le 16 juin 1976, chassé par la guerre civile libanaise déclenchée en 1975, comme une large part de sa génération.
Qu'est-ce que le secrétaire perpétuel de l'Académie française ?
C'est la plus haute fonction de l'Académie française, fondée en 1635. Le secrétaire perpétuel incarne l'institution, préside ses séances et veille à l'élaboration du Dictionnaire. Amin Maalouf est la première personnalité née hors de France à l'occuper.


