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France–Liban· Décryptage

Francophonie au Liban : la France veut un français qui coexiste, pas qui domine

Le nouveau directeur de l'Institut français du Liban, Christophe Musitelli, assume un tournant : à Beyrouth, Paris cesse de défendre le français comme une forteresse menacée par l'arabe et l'anglais, et le repositionne comme une langue parmi d'autres. Un pari sur la pertinence plutôt que sur la nostalgie, dans un pays où près de 40% des habitants restent francophones.

La Bibliothèque orientale de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, haut lieu du savoir francophone au Liban.

Bibliothèque orientale de l'Université Saint-Joseph, Beyrouth. Photo : Bdx / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

La France n'entend plus défendre le français au Liban comme on défend une position assiégée. C'est le sens du tournant qu'assume Christophe Musitelli, conseiller de coopération et d'action culturelle à l'ambassade de France et directeur de l'Institut français du Liban, quelques mois après sa prise de fonction à Beyrouth. Sa formule résume la nouvelle doctrine : au pays du Cèdre, « la francophonie ne veut plus parler toute seule ». Autrement dit, Paris renonce à opposer sa langue à l'arabe et à l'anglais pour la présenter comme l'une des trois, complémentaire et non hégémonique.

Le changement est moins cosmétique qu'il n'y paraît. Pendant des décennies, la politique culturelle française au Liban a reposé sur une forme de réflexe défensif : préserver un héritage, contenir l'avancée de l'anglais, maintenir un réseau scolaire d'exception. Musitelli, lui, prévient qu'il faut « éviter de créer des frontières ou de bâtir des murs ». La langue française, dans cette lecture, n'a d'avenir au Liban que si elle cesse de se vivre comme une citadelle.

Un socle francophone encore massif, mais plus acquis

Le pari n'est pas abstrait. Selon les données de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), près de 40% de la population libanaise est francophone. Dans le système scolaire, le français reste dominant : environ 70% des écoles secondaires l'enseignent comme deuxième langue, contre 30% pour l'anglais. À l'échelle planétaire, le rapport 2026 de l'OIF estime désormais à 396 millions le nombre de locuteurs francophones.

Ces chiffres disent la force du socle, mais pas sa solidité. Car au Liban, le français n'a jamais eu de statut officiel : l'arabe est la seule langue de l'État. Le français y vit dans l'école, la presse, les tribunaux, les familles, par usage et par choix, non par la loi. Ce qui est transmis par choix peut aussi se perdre par désaffection, et c'est précisément la bascule que la montée de l'anglais, langue des affaires et des études à l'étranger, rend possible chez les jeunes générations.

De l'héritage à l'utilité

La stratégie que décrit Musitelli revient à déplacer la question : il ne s'agit plus de savoir si le Liban restera fidèle au français par mémoire, mais de démontrer que cette langue reste utile, ouverte et vivante. Diplômé de l'École normale supérieure, agrégé d'italien, passé par des postes culturels à New York et San Francisco puis par la direction de l'Institut français d'Italie, le nouveau directeur arrive avec l'idée d'une francophonie de coopération, pas de surplomb.

Pour le Liban, l'intérêt est direct. Un français présenté comme complément, et non comme substitut à l'arabe, sécurise un trilinguisme qui est l'un des rares atouts compétitifs du pays : une jeunesse capable de passer de l'arabe au français et à l'anglais est une jeunesse employable, mobile, et reliée à la fois au monde arabe, à l'Europe et à l'Amérique. Dans un pays frappé par l'effondrement économique et l'exil de ses diplômés, ce capital linguistique est l'un des derniers que la crise n'a pas détruit.

Ce que la France a à y gagner, ce que le Liban a à protéger

Pour Paris, l'enjeu est aussi de rester présent sans paraître prescripteur. L'Institut français du Liban, membre d'un réseau mondial, continue d'adosser cours de langue, certifications, saisons culturelles et soutien à la création locale. Mais la réussite de cette politique ne se mesurera plus au nombre de murs tenus face à l'anglais : elle se mesurera à la capacité du français à rester une langue de création et de pensée au Liban, choisie parce qu'utile.

Vu de Beyrouth, ce recentrage est une bonne nouvelle, à une condition : que la francophonie reste un choix libanais et non un produit d'importation. Le Liban n'a jamais été francophone par obéissance, mais par appropriation, jusqu'à produire ses propres écrivains de langue française. La doctrine qui consiste à faire cohabiter les langues plutôt qu'à les hiérarchiser respecte cette histoire. Elle laisse au Liban ce qui lui revient : décider lui-même de ce qu'il veut garder du français, et à quelles conditions.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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