1er septembre 1920 : le jour où la France a dessiné la carte du Liban
Les frontières dont le Liban défend aujourd'hui la souveraineté n'ont pas toujours existé. Elles ont été tracées en un acte, voilà un peu plus d'un siècle, par un général français depuis le perron d'une résidence de Beyrouth. Retour sur la naissance du Grand Liban, projet d'abord porté par les Libanais eux-mêmes.

Photographie anonyme, 1er septembre 1920. Domaine public, via Wikimedia Commons
La carte du Liban que le monde discute aujourd'hui, celle d'un État dont on débat de la souveraineté au Conseil de sécurité et dont on exige le retrait des troupes étrangères du Sud, n'a pas la profondeur des siècles. Elle a été tracée en un acte, un matin de septembre 1920, par un général français debout sur le perron d'une résidence de Beyrouth. Comprendre ce jour-là, c'est comprendre à la fois ce qui lie durablement le Liban à la France et ce qui, dans la construction même du pays, nourrit encore ses lignes de faille.
Un projet d'abord libanais, porté à Paris
Avant d'être une décision française, le Grand Liban fut une revendication libanaise. Depuis les massacres de 1860 et le règlement organique de 1861, la Montagne vivait sous un statut particulier, le moutassarifat du Mont-Liban, territoire autonome que la France s'était posée en protectrice. Ce foyer, à dominante chrétienne et maronite, était trop étroit et trop pauvre pour vivre seul : il manquait ses ports, ses plaines, ses villes.
À la fin de la Première Guerre mondiale, alors que l'Empire ottoman s'effondre et que les grandes puissances se partagent ses dépouilles, une délégation libanaise se rend à la conférence de la paix à Paris. Elle est conduite par le patriarche maronite Elias Hoyek, qui plaide, dès 1919, pour un Liban agrandi de ses régions côtières et de la Bekaa, et placé sous mandat français. La demande d'autonomie avait déjà été formulée localement par le Conseil administratif du Mont-Liban. Le Grand Liban naît donc d'une rencontre : une ambition libanaise et un intérêt français à s'implanter durablement au Levant.
De San Remo au perron de la Résidence des Pins
Le cadre international se met en place en avril 1920. À la conférence de San Remo, la Société des Nations confie à la France un mandat sur la Syrie et le Liban, détachés de la Turquie vaincue. Paris nomme le général Henri Gouraud haut-commissaire de la République au Levant, avec pour consigne, selon les archives du Haut-Commissariat, d'établir un foyer d'influence française au bord de la Méditerranée.
Gouraud passe à l'acte durant l'été 1920. Par une série d'arrêtés pris fin août, il réunit au Mont-Liban les cazas de la Bekaa, de Baalbek, de Hasbaya et de Rachaya, puis le territoire de Beyrouth. L'arrêté no 318, daté du 31 août, crée formellement l'État du Grand Liban. Son entrée en vigueur est fixée au lendemain. Le 1er septembre 1920, du haut des marches de la Résidence des Pins à Beyrouth, siège des nouvelles autorités mandataires, Gouraud proclame solennellement la naissance de l'État du Grand Liban. À ses côtés se tiennent le patriarche Hoyek et le mufti de Beyrouth : l'image même d'un pays dont l'équilibre reposera sur la coexistence de ses communautés.
Un agrandissement lourd de conséquences
En rattachant Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr, l'Akkar et la Bekaa au petit Mont-Liban, la France quadruple d'un trait le territoire national. Elle dote le pays de ses ports, de son grenier agricole et de sa capitale. Mais elle y intègre aussi des populations nombreuses, musulmanes sunnites et chiites, dont une partie se pensait alors appartenir à l'ensemble syrien et contestait le projet d'un Liban séparé.
C'est tout le paradoxe de 1920. Le Grand Liban donne au pays ses frontières viables, celles qui sont encore les siennes aujourd'hui. Mais il fait aussi du Liban une mosaïque où aucune communauté n'est seule majoritaire, posant d'emblée la question qui structurera toute son histoire : comment faire tenir ensemble, dans un même État, des composantes aux horizons politiques différents. Le système de partage confessionnel du pouvoir, consacré plus tard, découle de cette équation posée dès le premier jour.
De l'État mandataire à la République souveraine
Le Grand Liban ne reste pas longtemps un simple territoire sous tutelle. Le 23 mai 1926, l'adoption de la première Constitution le transforme en République libanaise, dotée d'un président, Charles Debbas. Le mandat français, confirmé par la Société des Nations et entré pleinement en vigueur en 1923, encadre encore la vie politique, mais l'architecture d'un État est posée.
L'émancipation vient dans la douleur. Le 22 novembre 1943, après l'arrestation puis la libération, sous la pression, des dirigeants libanais par les autorités mandataires, la France finit par reconnaître l'indépendance du Liban. Cette date reste la fête nationale du pays. Le lien avec la France, né d'une tutelle, se mue alors en une relation entre deux États, nourrie par la langue, l'école, l'université et une diaspora qui fera le pont entre les deux rives.
Des frontières devenues une cause
Un peu plus d'un siècle après la Résidence des Pins, le tracé de 1920 n'a rien d'une abstraction d'historien. Ce sont ces frontières que le Liban invoque aujourd'hui lorsqu'il réclame, de l'ONU à Paris, le retrait des forces israéliennes de son Sud et le respect de son intégrité territoriale. La carte dessinée par un général français est devenue le cadre d'une souveraineté que le pays défend pied à pied.
Là réside sans doute le vrai legs de ce 1er septembre 1920 : un État que les Libanais ont voulu, que la France a tracé, et dont la défense des contours reste, un siècle plus tard, l'affaire des Libanais eux-mêmes.


