Hôtel-Dieu de France : l'hôpital que Paris a bâti et que Beyrouth a fait sien
Le lien franco-libanais le plus tenace n'est pas un traité, c'est un hôpital. Première pierre posée en 1922 par la France du Mandat, propriété de l'État français jusqu'en 1984, l'Hôtel-Dieu de France de Beyrouth est devenu une institution pleinement libanaise qui a traversé la guerre civile, l'explosion du port et l'effondrement économique sans fermer ses portes.

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Quand on cherche ce qui lie vraiment la France et le Liban, on pense aux discours, aux conférences de soutien, aux visites ministérielles. On passe à côté de l'essentiel. Le lien le plus solide n'est pas un texte diplomatique que l'on peut dénoncer, c'est un bâtiment où l'on soigne et où l'on forme depuis plus d'un siècle : l'Hôtel-Dieu de France, sur le boulevard Alfred Naccache à Beyrouth. La France l'a bâti ; les Libanais l'ont fait leur. C'est cette trajectoire, d'un hôpital colonial devenu institution nationale, qui raconte le mieux la relation entre les deux pays.
1922 : une première pierre sous le Mandat
La première pierre est posée le 2 mai 1922, en présence du haut-commissaire de la République française au Levant, le général Gouraud. On est alors au tout début du Mandat français sur le Liban, deux ans après la proclamation du Grand Liban. L'hôpital ouvre en 1923. Il n'est pas un équipement parmi d'autres : il est conçu comme l'hôpital d'application de la Faculté de médecine de l'Université Saint-Joseph, l'université beyrouthine fondée par les jésuites français.
Cette faculté de médecine est elle-même le fruit d'une coopération franco-libanaise bien plus ancienne. L'Académie nationale de médecine, à Paris, a consacré à cette histoire une communication intitulée « 125 ans de coopération franco-libanaise au service de la santé » : l'enseignement médical en français à Beyrouth remonte à la fin du XIXe siècle, adossé à l'État français et à la Compagnie de Jésus. L'Hôtel-Dieu lui a donné son lit d'hôpital, son amphithéâtre, son terrain d'exercice.
1984 : la France remet les clés
Longtemps, l'hôpital est resté la propriété de l'État français, qui l'avait financé et édifié. Le tournant intervient en 1984, en pleine guerre civile : la France transfère l'établissement à l'Université Saint-Joseph, sous un bail de très longue durée, renouvelable. Juridiquement, l'Hôtel-Dieu cesse d'être un bien français pour devenir un bien géré par une université libanaise. Il garde son nom, hérité de la grande tradition hospitalière française, mais il change de main et de tutelle.
Ce geste dit quelque chose de la bonne manière d'aider le Liban. La France n'a pas gardé la propriété d'un symbole : elle a transmis l'outil à ceux qui le font vivre. Un hôpital français de plus serait resté une vitrine. Un hôpital libanais de langue française, dirigé et porté par des Libanais, est devenu un pilier du système de soins du pays, et l'un des principaux centres hospitaliers universitaires de Beyrouth.
L'épreuve des guerres et de l'effondrement
Un bien peut se transmettre ; une institution se prouve dans l'épreuve. L'Hôtel-Dieu a été gravement endommagé pendant la guerre civile déclenchée en 1975, sans disparaître. Il a tenu encore lorsque, le 4 août 2020, la double explosion du port de Beyrouth a soufflé des quartiers entiers de la capitale : l'hôpital a reçu des centaines de blessés en quelques heures, comme les autres grands établissements de la ville, au milieu de locaux eux-mêmes touchés.
Depuis, c'est l'effondrement économique du pays qui met à l'épreuve l'institution, comme il met à l'épreuve tout le secteur de la santé libanais : fuite des médecins et des infirmières vers l'étranger, pénuries, dévaluation qui a pulvérisé les salaires et les budgets. Que l'Hôtel-Dieu continue de fonctionner, de soigner et de former dans ce contexte n'a rien d'évident. C'est précisément ce qui en fait un repère.
Une coopération qui n'a pas pris sa retraite
Le lien avec la France ne s'est pas arrêté avec le transfert de 1984. L'Académie nationale de médecine souligne que la coopération se poursuit par l'envoi de professeurs invités et par la formation de jeunes médecins libanais, entre Beyrouth et les hôpitaux français. Des générations de praticiens libanais se sont formées dans cette double culture, médecine francophone et terrain local, avant d'exercer au Liban, en France ou dans la diaspora.
C'est le modèle qui mérite d'être retenu, à l'heure où l'on parle beaucoup d'architecture internationale de soutien au Liban. Les engagements financiers s'annoncent et se renégocient ; une institution comme l'Hôtel-Dieu, elle, forme chaque année des soignants et soigne chaque jour des patients. Le meilleur de la relation franco-libanaise n'est pas ce que la France donne au Liban, mais ce qu'elle lui a confié et qu'il a su garder debout.


