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France–Liban· Mémoire

Lamartine au Liban : le poète qui a donné à la France son imaginaire du cèdre, et y a laissé sa fille

Avant le Mandat, avant tout traité, l'attachement français au Liban est né d'un voyage romantique. En 1832, Alphonse de Lamartine débarque à Beyrouth, rencontre l'émir Béchir, grimpe jusqu'aux cèdres et enterre sa fille Julia. De cette expérience, il tire un livre qui façonnera pour un siècle le regard de la France sur le Liban.

La forêt des Cèdres de Dieu, au-dessus de Bcharré, dans le nord du Liban

BlingBling10 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Le lien le plus profond entre la France et le Liban n'a pas été signé dans un palais de la République. Il a été écrit par un poète en deuil, à dos de cheval, sur les sentiers escarpés du Mont-Liban. En 1832, bien avant le Mandat et la proclamation du Grand Liban, Alphonse de Lamartine débarque à Beyrouth. Il en repartira avec un livre, Voyage en Orient, qui façonnera pour un siècle l'imaginaire français du Liban, et avec une tombe : celle de sa fille Julia, morte sur cette terre. C'est là, dans cette rencontre intime entre une des plus grandes voix de la littérature française et le pays du cèdre, que se noue une part durable de l'attachement de la France au Liban.

Un voyage romantique au pays du cèdre

Lamartine n'est pas un diplomate en mission. Il est alors l'un des poètes les plus célèbres d'Europe, auteur des Méditations poétiques, et pas encore l'homme politique de la Deuxième République. Il affrète un navire, embarque sa femme et sa fille Julia, et met le cap sur le Levant. Après la Grèce, Malte et la Terre sainte, il arrive à Beyrouth le 6 septembre 1832. Le Liban n'est pas une étape parmi d'autres : c'est le cœur de son voyage. Il y séjourne de longs mois, y revient, en fait le centre de gravité de son récit.

Son regard est double. Il vient, écrit-il dans son avertissement au lecteur, « en poète et en philosophe », pour « admirer l'œuvre de Dieu dans les plus belles contrées du monde, étudier les mœurs, voir et aimer les hommes ». Ses descriptions du Mont-Liban, du coucher de soleil sur les ruines de Baalbek, de la vallée de la Qadisha, deviendront des morceaux d'anthologie, étudiés dans les écoles françaises longtemps après lui.

Un deuil français enraciné dans le sol libanais

Mais le voyage bascule dans la tragédie. Le 7 décembre 1832, à Beyrouth, Julia meurt de la tuberculose. Elle avait dix ans. Les parents l'avaient emmenée en pensant que le climat d'Orient soignerait sa maladie ; il l'a emportée. Ce deuil traverse tout le livre et lui donne sa tonalité si particulière, entre émerveillement et douleur. Pour la France, le fait n'est pas anecdotique : l'un de ses plus grands écrivains a laissé un enfant en terre libanaise. L'attachement français au Liban ne commence pas par un intérêt stratégique, il commence par une perte intime.

La rencontre avec l'émir Béchir

Lamartine ne se contente pas de contempler les paysages. Il veut comprendre le pays. En 1832, il gravit les sentiers du Mont-Liban jusqu'au « palais fantastique » de Beiteddine, près de Deir el-Qamar, pour être reçu par l'émir Béchir II, l'homme fort du Liban de l'époque. La scène, racontée dans le chapitre « Visite à l'émir Beschir », est l'une des plus marquantes du livre.

De cette rencontre, Lamartine rapporte en France une connaissance de première main de la réalité politique libanaise, de sa mosaïque de communautés et de ses équilibres fragiles. De retour à Paris, il passera pour l'un des hommes politiques français les mieux informés sur l'Orient. Le Liban qu'il décrit n'est pas une abstraction exotique : c'est un pays peuplé, gouverné, divisé et attachant, dont il a serré les mains.

Les cèdres, et un temple pour tous

Au printemps 1833, Lamartine monte jusqu'aux cèdres millénaires, au-dessus de Bcharré. Devant ces arbres que la tradition fait remonter au temps de Salomon, il écrit l'une des pages qui résument le mieux sa vision du Liban : un pays où les religions ne se combattent pas mais se superposent, où le sacré est partagé. Décrivant la messe célébrée chaque année au pied des cèdres, il y voit « quel plus beau temple, quel autel plus voisin du ciel » que « le dernier plateau du Liban, le tronc des cèdres, et le dôme de ces rameaux sacrés qui ont ombragé et ombragent encore tant de générations humaines, prononçant le nom de Dieu différemment, mais le reconnaissant partout dans ses œuvres ».

Cette image d'un Liban pluriel et spirituel, tolérant par nature, imprègnera durablement le regard français. Elle nourrira l'idée, portée tout au long du XIXe siècle, que la France a un lien particulier avec cette montagne où les communautés coexistent. L'empreinte est si forte qu'un cèdre de la forêt des Cèdres de Dieu porte encore aujourd'hui le nom de « cèdre de Lamartine », avec une plaque commémorant son passage de 1832. Foudroyé en 1992, le tronc a été sculpté par l'artiste libanais Rudy Rahmé : la mémoire du poète s'est faite œuvre d'art, en terre libanaise.

Pourquoi cela compte encore

On réduit souvent le lien France-Liban à la diplomatie, aux conférences de soutien et aux visites officielles. C'est oublier qu'il repose aussi sur un socle culturel ancien, antérieur à toute institution. Lamartine n'a pas fondé une politique ; il a fondé un imaginaire. En plaçant le Liban au centre d'un des grands livres du romantisme français, il a inscrit ce pays dans le patrimoine littéraire de la France, aux côtés de la Grèce et de la Terre sainte.

C'est ce substrat qui donne encore aujourd'hui sa densité particulière à la relation franco-libanaise : une France qui ne regarde pas le Liban seulement comme un dossier diplomatique, mais comme une terre familière de sa propre culture. Le poète qui y a laissé sa fille a aussi donné à son pays une raison d'aimer le Liban qui ne doit rien à la géopolitique. Près de deux siècles plus tard, le cèdre qui porte son nom tient toujours debout.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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