Partenariat industriel : à Paris, le Liban joue sa carte la moins connue, ses ingénieurs
En déplacement à Paris les 20 et 21 octobre 2026, le ministre libanais de l'Industrie Joe Issa El-Khoury a posé avec la France les bases d'un partenariat industriel et technologique. L'enjeu pour Beyrouth n'est pas l'aide, mais un pari de souveraineté : transformer son capital humain en activité productive avant qu'il ne parte.

Vyacheslav Argenberg / Wikimedia Commons, CC BY 4.0
Le lien franco-libanais s'est longtemps raconté en trois mots : aide, écoles, diplomatie. À Paris, les 20 et 21 octobre 2026, le ministre libanais de l'Industrie Joe Issa El-Khoury a tenté d'en ajouter un quatrième, moins sentimental et plus durable : production. Reçu par son homologue français Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l'Industrie, il n'a pas demandé un chèque. Il a proposé un marché.
La thèse tient en une phrase : le Liban n'a plus grand-chose à offrir en garanties, mais il dispose d'une ressource que la crise n'a pas détruite, ses ingénieurs. C'est sur elle que Beyrouth mise pour faire basculer sa relation avec la France de l'assistance vers l'investissement.
De l'aide au contrat
Au coeur de l'entretien avec Sébastien Martin, un mot : l'offshoring. L'idée est simple et connue des grandes économies de services : permettre à des entreprises françaises de délocaliser au Liban des activités d'ingénierie, de production et de technologie à forte valeur ajoutée. Pas des usines lourdes, mais du logiciel, de la conception, des services techniques, là où le coût du travail qualifié libanais et le fuseau horaire proche de Paris deviennent un atout plutôt qu'une contrainte.
Pour matérialiser l'intention, les deux ministres ont convenu d'organiser à Paris un forum de l'investissement industriel, destiné à réunir entreprises et investisseurs des deux pays et à transformer les déclarations en projets concrets. Une commission conjointe est chargée d'en assurer la préparation et le suivi. La date n'est pas arrêtée, mais la méthode l'est : du concret, mesurable, pas une énième déclaration d'amitié.
Le pari du capital humain
Face à Paris, Issa El-Khoury a joué la seule carte que le Liban peut aligner sans rougir : la qualité de sa formation. Il a présenté le niveau des diplômés libanais en ingénierie et en sciences comme le principal avantage compétitif du pays. Ce n'est pas un argument de vendeur. Le réseau universitaire francophone, de l'Université Saint-Joseph aux écoles d'ingénieurs, continue de produire des profils immédiatement opérationnels dans un environnement français, formés dans la même langue et souvent la même culture technique.
Le problème, c'est que ces profils partent. Chaque année, l'ingénierie libanaise alimente les cabinets du Golfe, du Canada et de la France elle-même. Un partenariat industriel qui crée de l'activité sur place inverse, au moins en partie, cette logique : il offre à un jeune diplômé une raison de rester. C'est en cela que l'enjeu dépasse l'économie. Retenir sa jeunesse qualifiée est, pour le Liban, une question de survie autant que de croissance.
Le patronat français dans la boucle
Le ministre libanais n'a pas limité son déplacement aux cabinets ministériels. Il a rencontré Patrick Martin, président du Medef, la principale organisation patronale française, pour discuter d'un modèle de coopération industrielle transfrontalière. Associer directement les chefs d'entreprise, et pas seulement les États, est la condition pour que l'intention débouche sur des investissements réels.
Issa El-Khoury a par ailleurs invité une délégation de patrons et d'industriels français à se rendre au Liban en janvier prochain, pour constater sur place les opportunités et étudier des partenariats directs. L'invitation vaut pari : elle suppose que la stabilité relative retrouvée au Liban tienne assez longtemps pour rassurer des décideurs économiques qui, eux, ne signent que ce qu'ils peuvent sécuriser.
Un socle très abîmé
Reste à mesurer le point de départ. Il est bas. Selon la fiche pays du ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, le stock d'investissements libanais en France est tombé à 1 565 millions d'euros fin 2024, contre 5 902 millions fin 2020, soit une chute de près des trois quarts en quatre ans. Le Liban n'est plus que le 83e partenaire commercial de la France. L'effondrement financier de 2019 et ses suites ont laminé les flux dans les deux sens.
C'est précisément ce qui donne son sens à la démarche d'Issa El-Khoury. Reconstruire ce lien par les banques et les transferts de capitaux n'est plus possible : la confiance a été détruite et ne reviendra pas par décret. Le reconstruire par l'industrie et la technologie, en partant de ce qui marche encore, le capital humain, est la voie la plus réaliste. C'est aussi la plus conforme à l'intérêt libanais : une économie qui produit vaut mieux qu'une économie qui attend des virements de sa diaspora.
Rien n'est signé. Un forum annoncé n'est pas un contrat, une invitation n'est pas une implantation. Mais pour la première fois depuis longtemps, le Liban se présente à Paris non en demandeur d'aide, mais en offreur de talent. Sur ce terrain, il a de quoi être écouté.


