Écoles françaises : comment le Liban est devenu le premier pays du réseau mondial
Avec une soixantaine d'établissements homologués et quelque 61 000 élèves, le Liban est le pays où l'école française pèse le plus lourd dans le monde. Ce n'est pas un détail diplomatique : c'est le maillon le plus concret, et le plus résistant, du lien franco-libanais.

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On cherche souvent le lien entre la France et le Liban dans les communiqués du Quai d'Orsay, les visites officielles ou les conférences de soutien. Il est pourtant ailleurs, plus banal et plus profond : dans une cour de récréation à Beyrouth, à Tripoli, à Zahlé ou à Saïda, où des dizaines de milliers d'enfants libanais apprennent à lire en français. Le fait est peu connu, mais il est spectaculaire : le Liban est le premier pays au monde du réseau scolaire français à l'étranger. Pas un pays parmi d'autres. Le premier.
Le premier réseau du monde, en chiffres
Selon les données de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE), parmi les pays qui scolarisent plus de 10 000 élèves dans le réseau, le Liban arrive en tête, devant le Maroc, l'Espagne, la Côte d'Ivoire et les États-Unis. Le pays compte aussi le plus grand nombre d'établissements rattachés à l'AEFE : 41, devant le Maroc.
Si l'on élargit le compte à tous les établissements homologués par l'Éducation nationale française, et non aux seuls établissements conventionnés, le Liban en aligne une soixantaine, répartis de Beyrouth au Nord, de la Békaa au Sud, scolarisant de l'ordre de 61 000 élèves (données 2023). À titre de comparaison, le réseau mondial de l'AEFE atteint 640 établissements homologués à la rentrée 2026, répartis dans plus de 130 pays. Qu'un seul pays, et de la taille du Liban, en concentre une part aussi lourde en dit long sur la densité du lien.
Un enracinement plus ancien que le Mandat
On réduit souvent la francophonie libanaise au Mandat français (1920-1943). C'est une erreur de date. L'école française au Liban est plus vieille que le Mandat lui-même. Dès le XIXe siècle, congrégations religieuses et missions laïques ouvrent écoles et collèges dans la Montagne et sur la côte. L'Université Saint-Joseph, fondée à Beyrouth par les jésuites en 1875, devient très tôt un foyer intellectuel de la région et reste aujourd'hui l'institution phare de l'enseignement supérieur francophone au Proche-Orient.
Cette antériorité change tout. La langue française n'a pas été imposée au Liban par une administration coloniale brève : elle a été choisie, cultivée, puis transmise par les familles libanaises elles-mêmes, bien avant et bien après le départ des troupes françaises en 1946. C'est ce qui explique sa résilience. Une langue plaquée disparaît avec le pouvoir qui l'a plantée ; une langue adoptée se transmet comme un patrimoine.
L'école, le lien le plus concret
Pour la France, ce réseau est le premier outil de son influence au Liban, plus durable qu'aucun accord. Pour le Liban, c'est autre chose : un ascenseur. Le baccalauréat français ouvre aux jeunes Libanais les universités françaises et européennes, et une partie d'entre eux revient ensuite irriguer le pays de ses compétences, tandis que l'autre alimente une diaspora qui reste un poumon économique pour le Liban. L'école française est ainsi devenue, au fil des générations, une infrastructure nationale libanaise autant qu'un projet français.
Elle est aussi le socle d'une francophonie qui n'a rien d'un folklore. Le français reste, avec l'arabe et l'anglais, l'une des langues de l'élite administrative, juridique et universitaire du pays. Le Liban a accueilli en 2002 le Sommet de la Francophonie et, en 2009, les Jeux de la Francophonie à Beyrouth : une manière d'inscrire officiellement cet héritage dans la géographie du monde francophone, non comme une dépendance, mais comme une place forte.
Un trésor que la crise menace
Ce modèle est aujourd'hui sous pression. L'effondrement économique amorcé en 2019 a laminé le pouvoir d'achat des familles, dont beaucoup peinent à payer des scolarités longtemps réservées, au Liban, à une large classe moyenne et pas seulement aux plus aisés. Les départs d'enseignants, la fuite des cerveaux et l'instabilité sécuritaire au Sud pèsent sur un réseau qui tient en partie grâce à l'engagement de ses personnels locaux.
Paris en a conscience. La coopération éducative et linguistique figure parmi les priorités affichées de l'ambassade de France au Liban, à travers les bourses, la formation des enseignants et le soutien aux établissements. L'enjeu dépasse la diplomatie d'influence : il s'agit de ne pas laisser s'éteindre ce qui, du point de vue libanais, est l'un des rares ponts avec l'extérieur que ni la guerre, ni la faillite de l'État n'ont réussi à couper. Tant qu'une cour d'école résonne en français quelque part entre Beyrouth et la Békaa, le lien tient.

