L'Union européenne va former l'armée libanaise : Bruxelles se pose en garant de l'après-FINUL
En visite à Beyrouth le 8 octobre, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas a annoncé le lancement imminent d'une mission de formation de l'armée libanaise, et plaidé pour une prolongation de la FINUL. Pour un Liban qui redoute un vide sécuritaire au Sud le 31 décembre, l'Europe passe enfin des financements aux moyens.

Union européenne / CC BY 4.0
Il y a les conférences, les communiqués et les promesses de soutien que le Liban collectionne depuis un an. Et puis il y a les actes. Le 8 octobre, en visite à Beyrouth, la haute représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a fait pencher la balance du côté des actes : l'Union va lancer une mission de formation et de conseil pour l'armée libanaise et les Forces de sécurité intérieure. Elle l'a elle-même qualifiée, dans un entretien à l'AFP, de « montée en gamme majeure » de la relation de sécurité avec le pays. Pour un Liban qui regarde avec angoisse l'échéance du 31 décembre, date de fin du mandat de la FINUL, c'est un signal qui compte plus qu'un chèque.
Une mission pour armer l'État, pas la guerre
Le projet est une mission civilo-militaire. Selon les déclarations de Kaja Kallas à l'AFP, elle ne remplacera pas les Casques bleus et ne se limitera pas au Sud du pays. Son objet est clair : « soutenir les forces armées libanaises et les Forces de sécurité intérieure afin de garder le contrôle du pays et la sécurité ». Cela passera par de la formation et un travail « sur les capacités », a précisé la responsable européenne.
La décision finale appartient aux Vingt-Sept. « Lundi, nous nous asseyons avec les ministres des Affaires étrangères de l'UE pour donner cette impulsion finale et lancer cette mission », a indiqué Kaja Kallas, qui espère la voir opérationnelle « déjà d'ici la fin de l'année ». L'enjeu, pour Beyrouth, n'est pas anecdotique : l'armée libanaise, chroniquement sous-financée et sous-équipée, est précisément l'institution sur laquelle repose tout l'édifice de l'après-guerre, de son déploiement au Sud au rétablissement de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire.
Le spectre du vide au Sud, à quelques semaines de l'échéance
La seconde annonce est peut-être la plus urgente. L'Union européenne se prononce désormais en faveur d'une prolongation du mandat de la FINUL. Sous pression américaine, le Conseil de sécurité de l'ONU avait voté l'an dernier la fin de ce mandat au 31 décembre 2026. Depuis, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, environ 7 500 hommes issus de près de cinquante pays et présente depuis 1978, est devenue le seul filet entre la fin d'une mission internationale et l'arrivée hypothétique d'une autre.
« Nos États membres disent qu'il ne peut pas y avoir de vide sécuritaire dans le Sud du Liban, donc tout le monde s'inquiète de la fin du mandat de la FINUL », a reconnu Kaja Kallas. « Il serait très bienvenu que ce mandat soit prolongé. » Elle a posé le problème sans détour : tant qu'aucune force internationale n'est prête à vérifier le respect des engagements pris, « c'est dangereux quand une mission comme la FINUL s'arrête et que l'autre n'a pas encore commencé ».
Côté libanais, le message est le même depuis des mois. Le bureau du président Joseph Aoun a indiqué que le chef de l'État avait dit à Kaja Kallas que le Liban « compte sur le soutien de l'Union européenne pour trouver une formule alternative » après la fin du mandat. La France et l'Italie, deux des principaux contributeurs à la FINUL, se sont déjà dites prêtes à monter une coalition multinationale pour prendre la relève.
Après les milliards, les hommes
L'Union européenne n'est pas un nouvel acteur au Liban : elle en est l'un des premiers bailleurs. Kaja Kallas a rappelé qu'en septembre, Bruxelles avait annoncé 505 millions d'euros d'aide financière jusqu'en 2027, venant compléter une enveloppe d'un milliard d'euros décidée en 2024. Le Liban figure aussi parmi les trois premiers bénéficiaires de la Facilité européenne pour la paix, l'instrument qui permet à l'Union de financer des dépenses de défense de pays partenaires.
La bascule annoncée le 8 octobre change pourtant de nature. Jusqu'ici, l'Europe a surtout signé des chèques et affrété des convois. La mission de formation l'engage sur un terrain plus exigeant : celui des capacités, de l'encadrement et de la durée. C'est le genre de soutien qui ne se mesure pas en euros mais en années, et qui adosse l'armée libanaise à un partenaire institutionnel sur le long terme.
Un soutien qui épouse la souveraineté libanaise
La ligne défendue par Bruxelles recoupe, sur l'essentiel, celle que Beyrouth porte dans les enceintes internationales. « La souveraineté et l'intégrité territoriale du Liban sont très importantes. Donc c'est le gouvernement libanais qui doit fournir les services et garder le contrôle du pays », a insisté Kaja Kallas. Lors d'une conférence de presse conjointe avec le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Rajji, elle a aussi affirmé que « le Liban doit avoir le plein contrôle de tout son territoire », ce qui implique selon elle d'avancer vers le désarmement du Hezbollah.
Le rappel du contexte est nécessaire. L'accord-cadre conclu en juin sous médiation américaine prévoit le désarmement du Hezbollah, un retrait progressif des forces israéliennes du Sud libanais et le déploiement de l'armée dans la région, à commencer par des « zones pilotes ». Le processus est largement au point mort. L'armée israélienne maintient des troupes dans une « zone de sécurité » autodéclarée courant sur une dizaine de kilomètres à l'intérieur du territoire libanais, en violation de la souveraineté du pays. C'est ce verrou, autant que le vide institutionnel, qui pèse sur la fin de la FINUL.
Reste l'essentiel pour le Liban : ne pas se retrouver seul au Sud. Entre un mandat onusien qui s'éteint, une force de relève qui n'existe pas encore et un occupant qui ne bouge pas, l'annonce européenne du 8 octobre n'efface aucun de ces obstacles. Mais elle ajoute un acteur de poids, et des moyens concrets, du côté de l'État libanais. Pour Beyrouth, c'est précisément là que se joue l'avenir du Sud : dans la capacité de son armée à tenir le terrain, et dans le nombre de partenaires prêts à l'y aider.

