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France–Liban· Décryptage

Vin du Liban : l'aventure franco-libanaise qui a survécu à toutes les guerres

Né dans la Bekaa en 1857 sous l'impulsion de jésuites venus de France, le vignoble libanais est l'un des rares secteurs du pays à n'avoir jamais cessé de produire, pas même sous les bombes. Décryptage d'une industrie de la résilience, et d'un lien franco-libanais planté dans le sol.

Vignes du domaine de Château Ksara dans la plaine de la Bekaa, au Liban

MyaBell117 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Il y a au Liban une industrie qui, depuis cent soixante-dix ans, n'a jamais vraiment fermé. Ni pendant les quinze ans de guerre civile, ni sous les invasions de 1982, ni sous les frappes de 2006. Le vignoble libanais a continué de vendanger quand tout le reste s'arrêtait. Cette obstination n'est pas un folklore : c'est le symptôme d'un secteur qui a fait de la continuité sa signature, et qui porte, inscrite dans son sol, une histoire franco-libanaise.

1857 : un terroir révélé par des jésuites venus de France

Le vignoble moderne du Liban a une date de naissance et un lieu : 1857, dans la plaine de la Bekaa, à Ksara, près de Zahlé. Ce sont des prêtres jésuites qui y plantent les premières vignes destinées à produire du vin, d'abord pour leurs propres besoins liturgiques. Château Ksara, qui en est l'héritier direct, revendique ce millésime fondateur et le statut de plus ancien domaine du pays.

La filiation française ne s'arrête pas aux religieux. En 1868, un ingénieur français, Eugène Brun, fonde le Domaine des Tourelles. Sous le mandat français (1920-1946), la présence de l'administration et de l'armée élargit encore le débouché local. Le vin libanais naît ainsi à la croisée d'un terroir d'altitude, exceptionnel, et d'un savoir-faire importé de France. La Bekaa, plaine ensoleillée perchée autour de mille mètres entre deux chaînes de montagnes, offre des conditions que peu de régions viticoles peuvent égaler.

Des cépages français sur une terre de six mille ans

Le paradoxe libanais tient en une phrase : un pays parmi les plus anciens berceaux de la vigne au monde a rebâti son vignoble avec des cépages venus d'ailleurs. Le cinsault, aujourd'hui emblématique du Liban, y a été introduit par les jésuites français au XIXe siècle. Les domaines modernes se sont ensuite appuyés sur l'encépagement bordelais et rhodanien, cabernet-sauvignon, merlot, syrah, carignan, auquel s'ajoutent le chardonnay et le sauvignon pour les blancs.

Mais le sous-sol libanais garde la mémoire d'un passé bien plus profond. Les vignerons cultivent encore des variétés autochtones comme le merwah et l'obeidi, des raisins blancs traditionnels dont on tirait l'arak et que certains domaines remettent aujourd'hui au centre de leur identité. C'est là tout l'enjeu actuel de la filière : revendiquer une singularité libanaise plutôt que copier Bordeaux, et faire du terroir de la Bekaa une marque en soi.

Vendanger sous les bombes

La vraie légende du vin libanais s'est écrite pendant la guerre. Château Musar, fondé en 1930 par la famille Hochar, en est devenu le symbole mondial. Pendant la guerre civile, alors que le pays se déchirait, Serge Hochar a choisi d'exporter ses bouteilles vers le Royaume-Uni, transformant une production coupée de son marché intérieur en objet de curiosité pour les amateurs étrangers. La récolte ne s'est presque jamais interrompue, même quand la ligne de front traversait les vignes.

Le scénario s'est répété à chaque conflit. En 2006, plusieurs domaines, dont Ksara, ont manqué de peu leurs vendanges, raisins cueillis avec les avions dans le ciel. Cette capacité à produire envers et contre tout n'est pas qu'une anecdote héroïque : elle a bâti la réputation internationale du secteur. Dans un pays où l'État fait défaut, où les banques ont gelé l'épargne, où l'électricité manque, le vin est l'une des rares filières libanaises à avoir conservé une image de fiabilité à l'exportation.

Une cinquantaine de domaines, un pont vers la France

La paix des années 1990 a fait éclore une génération de domaines. Jusqu'en 1995, le Liban ne comptait qu'une poignée de producteurs ; ils sont aujourd'hui une cinquantaine. L'Union vinicole du Liban, créée en 1997, un an après l'adhésion du pays à l'Organisation internationale de la vigne et du vin, structure la profession et porte l'effort d'exportation vers l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Asie.

Dans ce dispositif, la France occupe une place à part. Elle est le pays qui a fourni les cépages, les premiers ingénieurs et une partie des références techniques ; elle reste un marché naturel et un relais de prestige pour des vins qui se présentent à Paris aux concours internationaux. Le vin est, à cet égard, l'un des produits les plus lisibles du lien France-Liban : ni aide humanitaire, ni diplomatie, mais un échange économique et culturel ancien, concret, qui met dans un verre la mémoire partagée des deux pays.

Reste le présent. La filière affronte aujourd'hui l'addition d'une économie effondrée, de coûts de production qui explosent et d'une instabilité sécuritaire qui pèse sur la Bekaa. Mais si l'histoire du vignoble libanais enseigne une chose, c'est qu'il faut se méfier des oraisons funèbres : voilà cent soixante-dix ans que ces vignes survivent à ceux qui les enterrent.

France-LibanCultureÉconomieBekaaPatrimoine
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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