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France–Liban· Décryptage

Vin libanais et France : l'héritage planté par les jésuites, façonné par Bordeaux

La France n'a pas apporté le vin au Liban, vieux de près de six mille ans. Mais des jésuites y ont fondé Château Ksara en 1857, l'école bordelaise a formé ses grands vinificateurs, et la France reste aujourd'hui l'un des tout premiers marchés du vin libanais. Histoire d'un lien franco-libanais qui tient dans un verre.

Le domaine viticole de Château Ksara, dans la plaine de la Bekaa au Liban

Philippe48 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Le lien le plus ancien et le plus durable entre la France et le Liban ne se joue ni au Quai d'Orsay ni sous Casque bleu : il tient dans un verre. La France n'a pas apporté le vin au Liban, où l'on presse le raisin depuis près de six mille ans. Mais ce sont des jésuites français qui, en 1857, ont fait entrer ce vignoble dans l'ère moderne, et c'est l'école bordelaise qui a donné au vin libanais ses lettres de noblesse internationales. Aujourd'hui encore, la France reste l'un de ses premiers débouchés.

Un vignoble plus vieux que la France

Avant d'être une histoire franco-libanaise, le vin est une histoire libanaise tout court. Les Phéniciens de Byblos, Tyr et Sidon exportaient leur vin dans toute la Méditerranée bien avant notre ère, et la Bible chante déjà le « vin du Liban ». À Baalbek, le temple romain dédié à Bacchus, l'un des mieux conservés au monde, rappelle que la plaine de la Bekaa produisait du vin quand la Gaule n'en buvait pas encore. Ce socle de six millénaires est un patrimoine proprement libanais : la France n'en est pas l'origine, elle en est l'héritière, puis l'artisane d'un renouveau.

1857 : les jésuites et le premier vin sec du Liban

Tout bascule au milieu du XIXe siècle. Installés dans la Bekaa, les pères jésuites de ce qui deviendra l'Université Saint-Joseph héritent d'un domaine d'environ 25 hectares entre Tanaïl et Zahlé. Ils y plantent des cépages français importés d'Algérie, alors française, et produisent le premier vin sec du pays : c'est la naissance de Château Ksara, la plus ancienne cave du Liban. La tradition locale veut que les moines aient redécouvert, en délogeant un renard, des galeries creusées à l'époque romaine : deux kilomètres de caves à température constante qui servent encore au vieillissement. Le nom même de Ksara dérive de « qasr », le château, que l'on a traduit par « château franc ».

Pendant plus d'un siècle, à travers la fin de l'Empire ottoman, le Mandat français et l'indépendance, les jésuites restent à l'avant-garde de la viticulture libanaise. En 1973, un décret romain leur impose de se défaire de leurs activités commerciales : ils cèdent le domaine à des investisseurs libanais, qui en font un fleuron national sans renier l'héritage français.

Bordeaux dans le verre

La deuxième empreinte française est œnologique. En 1930, Gaston Hochar fonde Château Musar près de Ghazir, inspiré par les grands vins de Bordeaux. Son fils Serge part se former à la faculté d'œnologie de Bordeaux, auprès des maîtres Émile Peynaud et Jean Ribéreau-Gayon, avant de hisser le vin libanais au rang des grands : en 1984, la revue britannique Decanter le sacre premier « homme de l'année » de son histoire. Dans les chais libanais, les cépages français, cinsault, carignan, grenache, cabernet-sauvignon, syrah, cohabitent avec les variétés autochtones comme l'obeidi et le merwah. Le savoir-faire est venu de France ; le terroir, l'altitude et le soleil de la Bekaa, eux, sont restés libanais.

La France, débouché et vitrine

Le lien n'est pas que mémoriel, il est commercial. En 2024, le Liban a produit quelque 12 millions de bouteilles, dont 40 à 45 % partent à l'export, soit environ 4 millions de cols vendus dans près de 35 pays, selon l'Union vinicole du Liban. La France en absorbe à elle seule près de 16 %, ce qui en fait l'un des tout premiers marchés du vin libanais. Le pays compte aujourd'hui une cinquantaine de caves enregistrées, dont vingt-trois réunies au sein de l'Union vinicole, qui pèsent l'essentiel de la production nationale.

Un héritage libanais que la France accompagne

L'histoire du vin libanais dit en creux ce qu'est le meilleur du lien franco-libanais : une France qui transmet un savoir sans confisquer une identité. Pendant la guerre civile, Château Musar a continué de vendanger, les raisins traversant parfois les lignes de front ; le vin est devenu un symbole d'obstination libanaise. Les jésuites ont planté, Bordeaux a formé, la France achète et célèbre, mais le vin, lui, demeure l'un des plus vieux ambassadeurs du Liban. Dans un verre de la Bekaa, c'est d'abord six mille ans d'histoire libanaise que la France n'a fait qu'accompagner.

Vin libanaisFrance-LibanBekaaCulturePatrimoine
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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