Le Golfe rouvre son portefeuille au Liban: ce que révèle l'arrivée de 67 investisseurs émiratis
Une délégation de 67 dirigeants émiratis, conduite par un ministre, s'est rendue à Beyrouth les 26 et 27 août. C'est le signal économique le plus concret envoyé au Liban par un pays du Golfe depuis la rupture de 2021. Mais le capital arabe vient tester le terrain, pas encore s'y engager.
Plamen Matanski / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
Soixante-sept dirigeants et investisseurs émiratis, conduits par le ministre d'État au Commerce extérieur des Émirats arabes unis, Thani ben Ahmed Al Zeyoudi, ont fait le déplacement à Beyrouth les 26 et 27 août 2026. C'est le signal économique le plus concret envoyé au Liban par un pays du Golfe depuis la rupture diplomatique de 2021. Mais un déplacement n'est pas un chèque: le capital du Golfe vient tester le terrain, pas encore s'y engager. Et la clé de cet engagement se trouve entre les mains de Beyrouth.
Un débarquement inédit depuis 2021
La délégation a été reçue par les Organisations économiques libanaises, la coupole du patronat qui rassemble syndicats professionnels, chambres de commerce, banques, industriels, commerçants et agriculteurs. Leur président, l'ancien ministre des Télécommunications Mohammad Choucair, a présenté la visite, dans une déclaration relayée par l'Agence nationale d'information, comme une étape pour raviver les relations économiques et commerciales entre les deux pays, et comme un signe de l'intérêt émirati pour le redressement du Liban.
En amont, le président Joseph Aoun avait reçu au palais de Baabda l'ambassadeur du Liban aux Émirats, Tarek Mneimneh, afin de préparer la venue. L'objectif affiché est large: explorer des partenariats dans les secteurs public et privé libanais. Rien qu'à la composition de la délégation, un ministre entouré de 67 décideurs, se mesure le changement de ton par rapport à quatre années de gel.
7,8 milliards de dollars: la mémoire d'un partenariat
Le chiffre rappelle ce que le Liban a laissé filer. Entre 2003 et 2016, les Émirats ont été le premier investisseur arabe direct au pays du Cèdre, avec 7,8 milliards de dollars, soit 64,8 % de l'ensemble des projets arabes lancés sur la période, selon l'ambassade des Émirats à Beyrouth. Dès les années 1990 et 2000, Abou Dhabi avait aussi injecté des centaines de millions de dollars de soutien financier direct, de prêts et d'investissements.
Puis les relations se sont dégradées. En octobre 2021, les Émirats, l'Arabie saoudite, Bahreïn et le Koweït ont rappelé leurs ambassadeurs de Beyrouth et fermé leurs représentations, après des propos d'un ministre libanais sur la guerre au Yémen. Le Liban s'est alors retrouvé coupé de l'un de ses principaux bailleurs arabes, au plus mauvais moment de sa crise financière ouverte en 2019.
Le dégel, étape par étape
Le retournement est récent et méthodique. Après l'élection de Joseph Aoun à la présidence en janvier 2025, les Émirats ont dépêché une délégation de haut niveau à Beyrouth pour rouvrir officiellement leur ambassade. En avril 2025, le chef de l'État libanais s'est rendu à Abou Dhabi, première visite d'un président libanais aux Émirats depuis 2012. Puis, le 29 juin 2026, le ministère émirati des Affaires étrangères a levé l'interdiction faite à ses ressortissants de se rendre au Liban, une restriction héritée de la guerre.
La venue de 67 chefs d'entreprise deux mois plus tard n'est donc pas un geste isolé: elle prolonge une séquence diplomatique patiemment reconstruite. Chaque étape, réouverture d'ambassade, visite d'État, levée des restrictions de voyage, a préparé le terrain à ce retour des affaires.
Une confiance qui se paie en réformes
Le contexte économique dit l'urgence pour le Liban. Dans son rapport publié cette semaine, la Banque mondiale prévoit une contraction de 6,4 % du produit intérieur brut libanais en 2026, après un rebond technique de 4,2 % en 2025, et une inflation portée à 17,5 %. Le pays a besoin de capitaux frais pour financer sa reconstruction et amorcer une reprise durable.
Mais l'argent du Golfe ne revient pas sans contrepartie. Les investisseurs attendent des garanties: réformes structurelles, restauration de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire, stabilité sécuritaire. C'est précisément l'agenda que porte l'exécutif libanais depuis 2025. La visite émiratie est en cela moins une pluie de contrats qu'un examen de passage: elle mesure la capacité du Liban à convertir un dégel diplomatique en engagement financier durable.
Pour Beyrouth, l'enjeu dépasse l'économie. Reconstruire la confiance des partenaires arabes, c'est retrouver une marge de manoeuvre souveraine face aux bailleurs et regagner un poids régional perdu depuis quinze ans. Le capital du Golfe peut redevenir un levier de relèvement, à une condition: que l'État libanais tienne sa part, réforme, sécurise et gouverne. La délégation de 67 investisseurs est une porte entrouverte. Reste à savoir si le Liban saura la franchir.


