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Eaux usées au Liban : des stations partout, presque rien de traité

Le Liban compte plus de 70 stations d'épuration et a mobilisé des centaines de millions de dollars de prêts internationaux. Il ne traite pourtant qu'une fraction de ses eaux usées : le reste finit dans les rivières et la Méditerranée. Le blocage n'est pas l'argent ni le béton, mais la gouvernance.

Vue vers le nord sur le lac Qaraoun, ou lac Litani, dans la Bekaa, au Liban

Fouad Awada / Wikimedia Commons (domaine public)

Le Liban ne manque pas de stations d'épuration. Il en a construit des dizaines, du littoral à la Bekaa, avec l'appui de la Banque mondiale, de l'Union européenne et des agences onusiennes. Le paradoxe est là : le pays a le béton, il a eu l'argent, et il continue pourtant de rejeter l'essentiel de ses eaux usées, à peine traitées, dans ses fleuves et dans la Méditerranée. Le problème libanais de l'assainissement n'est pas un problème d'infrastructures. C'est un problème d'État.

Un paradoxe : des stations partout, presque rien de traité

Selon la Stratégie nationale du secteur de l'eau adoptée par le gouvernement libanais en 2010, le pays produisait déjà autour de 310 millions de mètres cubes d'eaux usées par an. Une part était collectée par les réseaux ; une fraction dérisoire, de l'ordre de 8 %, était réellement traitée avant rejet. Le reste partait sans traitement dans la nature, les cours d'eau et la mer.

Le nombre d'équipements, lui, a progressé. En 2023, l'ONU au Liban et l'UNICEF constataient que plus de 70 stations d'épuration existaient sur le territoire. Mais exister n'est pas fonctionner : une partie seulement de ce parc tourne réellement. Beaucoup de stations ont été bâties sans les réseaux de collecte qui devaient les alimenter, ou tournent au ralenti faute d'électricité, de maintenance et d'exploitant. Des ouvrages neufs, parfois jamais raccordés, à côté d'égouts qui continuent de se déverser à ciel ouvert.

L'argent n'a pas manqué

La thèse du sous-financement ne tient pas. En 2016, le gouvernement libanais lançait, avec un prêt de 55 millions de dollars de la Banque mondiale, un projet destiné à réduire la pollution du lac Qaraoun, le plus grand réservoir du pays, en réduisant les rejets d'eaux usées non traitées dans le fleuve Litani. La Banque mondiale présentait alors ce prêt comme une première étape d'un effort plus large estimé à 250 millions de dollars. L'Autorité nationale du fleuve Litani confirme, de son côté, l'enveloppe de 55 millions engagée via le Conseil du développement et de la reconstruction.

Le Litani, plus long fleuve du Liban, et le lac Qaraoun qu'il alimente, concentrent le symptôme : un cours d'eau stratégique pour l'irrigation de la Bekaa et pour l'hydroélectricité, transformé en exutoire d'eaux usées domestiques et industrielles. Malgré les fonds, la dépollution promise avance lentement, et les rejets se poursuivent.

Le vrai goulet : exploiter, pas seulement construire

C'est le nœud du dossier. Le 5 juin 2023, à l'occasion de la Journée mondiale de l'environnement, les ministères libanais de l'Énergie et de l'Eau et de l'Environnement, l'Union européenne et l'UNICEF lançaient un projet pour remettre en service 11 stations d'épuration majeures, dans le cadre d'un plan de redressement du secteur de l'eau. L'objectif affiché : transférer l'exploitation aux offices des eaux, comme le prévoit la loi, et sortir de la logique du don ponctuel.

Les responsables eux-mêmes pointaient l'angle mort. Le ministre de l'Environnement d'alors, Nasser Yassin, insistait sur la nécessité d'un système de recouvrement des coûts et d'une réduction des dépenses de fonctionnement des stations, par exemple en recourant à l'énergie solaire. Autrement dit : le pays sait construire des stations avec de l'aide extérieure ; il peine à les faire tourner durablement avec ses propres recettes. Sans exploitation ni maintenance financées dans la durée, chaque ouvrage neuf est condamné à s'arrêter dès que le bailleur se retire.

Le choléra, symptôme d'un système à bout

Le prix de cet abandon est sanitaire. À l'automne 2022, le Liban a connu une épidémie de choléra, la première depuis près de trente ans. L'UNICEF, mobilisée en urgence, reliait explicitement le risque à la pollution de l'environnement par des eaux usées non traitées. Le danger n'a pas disparu : les analyses du secteur eau, hygiène et assainissement continuent d'alerter, en 2025, sur la menace persistante de maladies d'origine hydrique, du choléra à l'hépatite A. Les populations les plus exposées sont les enfants et, parmi les plus vulnérables, quelque 205 000 réfugiés syriens vivant dans des campements informels qui dépendent entièrement de l'UNICEF et des ONG pour l'eau et l'assainissement.

Un actif national à ne pas sacrifier

Ce dossier n'oppose ni confessions ni partis. Il touche à quelque chose de plus fondamental : la capacité de l'État libanais à protéger un patrimoine commun. L'eau du Litani, le lac Qaraoun, les nappes phréatiques et un littoral méditerranéen qui reste un atout touristique et agricole majeur sont des actifs nationaux. Les laisser se dégrader, c'est hypothéquer à la fois la santé publique, l'agriculture et l'image du pays.

Le redressement du secteur de l'eau, annoncé comme un cap pour 2026, sera d'abord un test de gouvernance : capacité à raccorder les réseaux, à faire tourner les stations déjà payées, à recouvrer les coûts et à entretenir dans la durée. Le Liban n'a pas besoin d'une station de plus. Il a besoin que celles qui existent traitent enfin l'eau qu'elles reçoivent.

EnvironnementEauGouvernanceLitaniSanté publique
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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