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Décryptages· Décryptage

Au Liban, une génération d'enfants au bord du gouffre : ce que révèle le dernier rapport de l'UNICEF

Quatre familles sur cinq ne couvrent plus leurs besoins essentiels, un enfant sur cinq se couche le ventre vide, le travail des mineurs a doublé en un an. Le rapport Un cauchemar sans fin, publié le 30 septembre 2026 par l'UNICEF, documente l'érosion du capital humain qui reste la dernière richesse du pays.

Il y a des chiffres qui ne se discutent pas, ils condamnent. Le 30 septembre 2026, l'UNICEF a publié un rapport au titre sans détour, Un cauchemar sans fin, qui mesure l'état réel de l'enfance libanaise après des années de crise économique et six mois de conflit. Le constat dépasse la statistique humanitaire : c'est la base démographique et économique du Liban de demain qui se fissure. Dans un pays qui n'a plus ni banques solvables ni industrie puissante, le capital humain était la dernière richesse. C'est précisément celui-là que la crise est en train de détruire, enfant après enfant.

La thèse de ce décryptage est simple. Ce qui se joue n'est pas une urgence passagère que la fin des hostilités réglerait d'elle-même. C'est une rupture de transmission : une génération entière risque d'entrer dans l'âge adulte amputée d'école, de santé et d'avenir. Pour un pays dont la diaspora et la jeunesse formée faisaient la force, c'est une menace stratégique autant qu'un drame social.

Une enfance qui a faim

Le socle du rapport tient en un rapport de proportion. Quatre foyers libanais sur cinq, soit environ 80 % des ménages interrogés, déclarent ne plus parvenir à couvrir leurs besoins les plus élémentaires. La conséquence la plus brutale concerne l'assiette : dans 22 % des foyers, au moins un enfant s'est couché le ventre vide au cours des deux semaines précédant l'enquête. Un enfant sur cinq, dans un pays qui fut longtemps le grenier gastronomique de la région.

La privation ne s'arrête pas à la nourriture. Selon l'UNICEF, 31 % des foyers indiquent que leurs enfants se sont passés de soins médicaux pourtant nécessaires, faute de moyens pour les payer. Et l'indicateur le plus alarmant pour l'avenir est celui du travail des mineurs : 14 % des familles interrogées comptent au moins un enfant qui travaille, soit plus du double de la proportion relevée en janvier 2025. Derrière ce chiffre, il y a des enfants retirés de l'école pour tenir un étal, porter des caisses ou mendier un revenu que les parents ne gagnent plus.

L'école, deuxième front

Le droit à l'éducation est la victime silencieuse de la crise. L'UNICEF recense 436 écoles endommagées ou détruites et estime qu'environ 100 000 enfants risquent de se retrouver sans salle de classe. Quatre-vingt-six enseignants ont été tués ou blessés. À ces destructions matérielles, imputables aux frappes israéliennes sur le Sud et la Békaa documentées depuis le début de l'année, s'ajoute l'arbitrage financier des familles : 46 % des foyers déclarent avoir réduit leurs dépenses d'éducation et 17 % reconnaissent que leurs enfants ont dû cesser d'aller à l'école.

Même la présence en classe ne garantit plus l'apprentissage. Parmi les enfants encore scolarisés, 29 % ne parviennent pas à apprendre comme ils le devraient, le plus souvent en raison de difficultés de concentration et d'une détresse émotionnelle qui les suit jusque dans la salle de cours. Une scolarité amputée aujourd'hui, ce sont des compétences perdues pour une économie qui aura besoin, demain, d'ingénieurs, de médecins et de techniciens pour se reconstruire.

Les blessures que l'on ne voit pas

Au-delà de la destruction visible, l'UNICEF insiste sur un traumatisme plus profond. L'agence estime que 770 000 enfants ont connu une détresse psychologique au cours des six derniers mois. Plus de la moitié des foyers déclarent que le bien-être émotionnel de leurs enfants s'est dégradé, et près des deux tiers, 63 %, rapportent des enfants anxieux ou nerveux.

Le bilan humain, lui, est chiffré avec la froideur des faits. Depuis le 2 mars 2026, au moins 261 enfants ont été tués et 1 056 blessés, soit une moyenne de sept enfants tués ou blessés chaque jour pendant six mois. L'UNICEF estime que 12 % des enfants blessés vivent désormais avec un handicap. Ce sont des vies arrêtées ou brisées avant même d'avoir commencé.

Une jeunesse sans horizon

La crise ne relâche pas son emprise à la sortie de l'enfance. Une évaluation antérieure de l'UNICEF menée cette année révèle que seuls 22 % des jeunes de 18 à 25 ans étaient scolarisés ou inscrits à l'université, l'essentiel des autres en étant empêchés par des barrières financières. Au moment de l'enquête, 67 % de ces jeunes étaient sans emploi. Deux chiffres qui, mis bout à bout, dessinent un entonnoir : ni formation, ni travail, ni perspective. C'est précisément le terreau de la troisième vague d'émigration qui vide déjà le pays de ses forces vives.

Pourquoi c'est une urgence nationale

Il serait confortable de ranger ce rapport dans la catégorie des alertes humanitaires, nombreuses et vite oubliées. Ce serait une erreur de lecture. Pour le Liban, protéger ses enfants n'est pas une œuvre de charité, c'est la condition première de son redressement. Un pays qui laisse une génération sortir de l'école, entrer au travail trop tôt et grandir dans l'angoisse hypothèque sa capacité à se relever une fois les armes tues et les financements internationaux débloqués.

Marcoluigi Corsi, représentant de l'UNICEF au Liban, le résume sans détour : sans action urgente et soutenue, toute une génération d'enfants et de jeunes risque de porter les cicatrices de cette crise jusqu'à l'âge adulte, et le redressement du pays dépend de la protection des enfants dès maintenant, du respect de leur droit à la santé, à l'éducation et à un avenir. C'est le même raisonnement qui doit guider les responsables libanais : derrière chaque point de pourcentage de ce rapport, il y a un médecin, un enseignant ou un entrepreneur que le Liban ne formera pas s'il n'agit pas aujourd'hui.

LibanEnfanceUNICEFSociétéÉconomie
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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