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Diaspora· Portrait

Carlos Ghosn, l'enfant de la diaspora qui conquit l'automobile mondiale avant de se réfugier à Beyrouth

Parti d'une famille libanaise installée au Brésil, formé dans les grandes écoles françaises, il a hissé l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi au premier rang mondial. Son parcours, de l'Amazonie au sommet du capitalisme puis à la fuite vers le Liban, condense les deux visages de la diaspora : l'ascension planétaire et le retour au pays refuge.

Carlos Ghosn, dirigeant franco-libano-brésilien de l'alliance Renault-Nissan, lors d'une apparition publique en 2008

Ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, via Wikimedia Commons (licence Gjstu 2.0, compatible CC BY)

Peu de trajectoires résument aussi brutalement ce que la diaspora libanaise sait produire que celle de Carlos Ghosn. Né au Brésil d'une lignée partie du Mont-Liban, élevé à Beyrouth, diplômé des plus grandes écoles françaises, il est devenu l'un des patrons les plus puissants de la planète avant de tout perdre, puis de revenir se mettre à l'abri dans le pays de ses racines. Au-delà du feuilleton judiciaire qui occupe les chroniques depuis 2018, son histoire dit une vérité sur le Liban : un petit pays qui exporte des cerveaux de rang mondial, et qui reste, pour les siens, la terre du dernier recours.

Ghosn n'est pas un héros, et ce portrait ne cherche pas à le laver de ce qu'on lui reproche. Il est une figure clivante, dont le nom reste associé à des poursuites qu'il conteste. Mais son parcours est, en lui-même, un condensé d'histoire migratoire libanaise : trois continents, trois nationalités, une même obstination à se construire loin de chez soi.

De l'Amazonie à Beyrouth

Carlos Ghosn naît le 9 mars 1954 au Brésil, dans l'État amazonien de Rondônia, dans une famille d'origine libanaise installée en Amérique du Sud au fil de la grande émigration qui vide les montagnes du Liban à partir de la fin du XIXe siècle. Enfant, il rejoint le Liban avec sa mère et y grandit : il étudie à Beyrouth, au collège Notre-Dame de Jamhour, l'un des établissements jésuites de référence du pays.

C'est de là qu'il part pour la France poursuivre des études d'élite : classe préparatoire, puis l'École polytechnique et l'École des mines de Paris. Cette formation d'ingénieur, mêlée à trois cultures et à une maîtrise naturelle de plusieurs langues, forge le profil qui fera sa carrière : un dirigeant à l'aise partout, nulle part tout à fait chez lui.

Le redresseur qui a sauvé Nissan

Entré chez Michelin, où il dirige notamment les opérations en Amérique du Nord, Ghosn rejoint Renault à la fin des années 1990. Sous la présidence de Louis Schweitzer, il y conduit une politique drastique de réduction des coûts qui lui vaut le surnom de « cost killer ». Mais c'est au Japon qu'il bâtit sa légende.

Quand Renault prend une participation dans Nissan en 1999, le constructeur japonais est au bord de la faillite. Ghosn y impose un plan de redressement radical, fermetures de sites et coupes dans les effectifs comprises, et parvient à remettre le groupe à flot en un temps record. Le sauvetage de Nissan, salué comme un cas d'école, fait de lui une célébrité au Japon, au point d'être porté en héros de manga.

Au sommet du monde automobile

Président-directeur général de Renault de 2005 à 2019, également à la tête de Nissan puis de Mitsubishi Motors, Ghosn pilote une alliance industrielle inédite par son ampleur. En 2017, l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi devient le premier groupe automobile mondial en volume, devant Volkswagen et Toyota. À son apogée, il est régulièrement cité parmi les dirigeants les plus influents de la planète, cumulant distinctions et doctorats honoris causa, de l'Université américaine de Beyrouth à l'Université Saint-Joseph.

Pour le Liban, il est alors une fierté silencieuse : la preuve vivante qu'un enfant de la diaspora peut s'asseoir à la table des plus grands groupes industriels du monde. Son nom circule même, à plusieurs reprises, dans les spéculations sur une éventuelle entrée en politique au Liban, qu'il n'a jamais concrétisée.

Tokyo, novembre 2018 : la chute

Le 19 novembre 2018, tout bascule. Carlos Ghosn est arrêté à son arrivée à Tokyo. La justice japonaise le poursuit pour des irrégularités financières : minoration de ses rémunérations déclarées et abus de confiance au détriment de Nissan. Il est incarcéré au centre de détention de Tokyo et en ressort après plusieurs mois, sous caution et sous étroite surveillance.

Ghosn a toujours clamé son innocence. Il dénonce un complot interne destiné, selon lui, à l'écarter pour empêcher un rapprochement capitalistique entre Renault et Nissan, et met en cause le système judiciaire japonais, qu'il accuse de pratiquer une « justice des otages ». Ces accusations restent à ce jour sa défense : elles n'ont pas été tranchées sur le fond, puisqu'il ne s'est jamais présenté à son procès.

La fuite vers Beyrouth

Fin décembre 2019, alors qu'il est en liberté sous caution et interdit de quitter le Japon, Carlos Ghosn organise sa fuite. Dans la nuit du 29 au 30 décembre, il quitte clandestinement le territoire japonais et rejoint le Liban via Istanbul, dans une évasion rocambolesque qui fera le tour du monde. Le 8 janvier 2020, il tient à Beyrouth une conférence de presse retentissante pour justifier son geste.

Depuis, il vit au Liban. Le pays, qui n'extrade pas ses ressortissants, ne l'a pas livré, malgré la notice rouge émise par Interpol à la demande du Japon. Beyrouth est ainsi devenue, pour le plus célèbre patron de la diaspora, à la fois un refuge et une résidence surveillée à l'échelle de la planète : libre au Liban, rattrapable presque partout ailleurs.

Ce que son histoire dit du Liban

On peut juger Carlos Ghosn coupable ou victime, l'affaire relève désormais des tribunaux et de l'Histoire. Mais son parcours éclaire deux réalités libanaises que LibanInfo observe sur l'ensemble de la diaspora. La première : le Liban forme et exporte des talents capables d'atteindre le tout premier rang mondial. Médecins, chercheurs, ingénieurs, financiers, la diaspora est un vivier de compétences hors de proportion avec la taille du pays, et cette puissance humaine reste l'un des rares atouts souverains que les crises à répétition n'ont pas détruit.

La seconde : quand tout s'effondre, le Liban demeure le dernier abri. Que l'un des dirigeants les plus traqués du monde ait choisi Beyrouth comme point de chute en dit long sur le lien, presque charnel, qui attache les enfants de la diaspora à leur terre d'origine. C'est le même fil, à une échelle spectaculaire, qui ramène chaque été des milliers de binationaux au village familial. Reste une interrogation que le pays devra affronter : comment transformer ce réservoir de talents en moteur de reconstruction, plutôt qu'en simple vivier d'exil.

Questions fréquentes

Carlos Ghosn est-il libanais ? Oui. Il possède la triple nationalité brésilienne, française et libanaise. Né au Brésil d'une famille d'origine libanaise, il a grandi au Liban avant de faire ses études en France.

Pourquoi le Liban ne l'a-t-il pas livré au Japon ? Parce que le droit libanais n'autorise pas l'extradition de ses propres ressortissants. Ghosn étant citoyen libanais, le pays n'était pas tenu de le remettre à la justice japonaise, malgré la notice rouge d'Interpol.

De quoi est-il accusé ? La justice japonaise lui reproche des irrégularités financières, notamment la minoration de ses rémunérations déclarées et des abus de confiance au détriment de Nissan. Carlos Ghosn conteste l'ensemble de ces accusations et dénonce un complot et une justice d'exception.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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