Ghassan Salamé, le politologue libanais qui a porté le Liban de Sciences Po à l'ONU
Fils d'un instituteur et d'une chef-lingère du Phoenicia à Beyrouth, Ghassan Salamé est devenu l'un des politologues les plus écoutés de la planète, professeur à Sciences Po, conseiller de Kofi Annan, envoyé de l'ONU en Libye et deux fois ministre de la Culture. Portrait d'un enfant du Liban qui a fait de la diaspora un atout souverain.
Thesupermat, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
La diaspora libanaise n'exporte pas seulement des commerçants, des banquiers et des bâtisseurs. Elle produit aussi des esprits qui pèsent sur la marche du monde. Ghassan Salamé en est l'illustration la plus aboutie: un enfant du Liban modeste devenu l'un des politologues les plus consultés de la planète, capable de passer d'un amphithéâtre de Sciences Po à une table de négociation onusienne. Sa trajectoire dit une chose que le Liban oublie trop souvent: sa première richesse, ce sont ses cerveaux, et la francophonie est l'un des canaux par lesquels ils rayonnent.
Du Phoenicia à la Sorbonne, une ascension par le savoir
Ghassan Salamé naît le 18 mai 1951 au Liban, dans une famille sans fortune: un père instituteur, une mère chef-lingère au Phoenicia, le grand hôtel de Beyrouth. Il n'hérite ni d'un nom ni d'un capital, seulement de l'école. Formé à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, l'institution jésuite qui incarne le lien franco-libanais depuis un siècle et demi, il part poursuivre ses études à Paris. Il y étudie le droit international public, puis accumule les doctorats: littérature à la Sorbonne Nouvelle, science politique à Paris-I Panthéon-Sorbonne en 1979. Une ascension entièrement construite sur le mérite et la langue française.
Sciences Po, une magistrature intellectuelle
À partir de 1987, Ghassan Salamé enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris, où il forme des générations de diplomates et d'analystes. Entre 2010 et 2015, il dirige l'École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA), qu'il contribue à hisser parmi les meilleures du monde. Directeur de recherche au CNRS, membre de l'Académie américaine des arts et des sciences, il est aussi l'auteur d'une œuvre dense sur le monde arabe et les relations internationales, de Appels d'empire (1996) à La tentation de Mars (2024). Sa spécialité: décortiquer les États fragiles, les transitions et les guerres, celles-là mêmes qu'il finira par affronter sur le terrain.
Deux fois ministre de la Culture du Liban
Le savant n'a jamais tourné le dos à son pays. De 2000 à 2003, Ghassan Salamé est ministre de la Culture du Liban dans le gouvernement de Rafic Hariri. À ce poste, il supervise l'organisation à Beyrouth du sommet de la Ligue arabe et de celui de l'Organisation internationale de la francophonie, deux rendez-vous qui replacent brièvement le Liban au centre du jeu régional. Il occupe de nouveau, brièvement, un portefeuille culturel et éducatif en 2005. Puis, le 8 février 2025, il retrouve le ministère de la Culture au sein du gouvernement de Nawaf Salam, selon l'AFP, signe qu'après des décennies au service des institutions internationales, il choisit de revenir servir directement l'État libanais.
Bagdad, Beyrouth, Tripoli, l'homme des missions impossibles
C'est sur la scène onusienne que Ghassan Salamé s'est forgé une stature mondiale. Conseiller spécial de Kofi Annan à la tête des Nations unies, il est envoyé en Irak en 2003. Cette année-là, il échappe de peu à la mort: l'attentat contre le siège de l'ONU à l'hôtel Canal de Bagdad fait 22 victimes, dont le représentant Sergio Vieira de Mello. L'expérience marque à vie cet homme de dialogue. En juin 2017, le Conseil de sécurité le nomme envoyé spécial pour la Libye, l'un des dossiers les plus enlisés de la planète. Pendant près de trois ans, il tente d'imposer un processus politique à un pays déchiré par les milices et les ingérences étrangères, avant de démissionner en mars 2020, épuisé par l'obstruction des puissances. Une défaite, mais une défaite honorable qui a renforcé sa réputation de médiateur intègre.
Un atout souverain pour le Liban
Ghassan Salamé cumule les distinctions qui disent son ancrage francophone: chevalier de la Légion d'honneur, membre du Haut Conseil de la francophonie et, en 2003, lauréat du Grand prix de la francophonie décerné par l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre. Dans un pays qui a longtemps fait de la langue française un pont vers le monde, il prouve que la diaspora intellectuelle est une forme de puissance: elle donne au Liban une voix dans les enceintes où se décide l'avenir, bien au-delà de sa taille et de ses moyens. Cette transmission se poursuit dans sa propre famille: il est le père de la journaliste Léa Salamé, visage connu de l'audiovisuel français, et de Louma Salamé, directrice de la villa Empain à Bruxelles. Trois trajectoires, une même double appartenance assumée. Face à l'exode de ses forces vives, le Liban aurait tort de voir seulement une perte. Des figures comme Ghassan Salamé rappellent que la diaspora peut aussi être une ambassade, à condition que le pays sache tendre la main à ceux qui, partout, continuent de le porter en eux.

