Côte d'Ivoire : la plus grande diaspora libanaise d'Afrique
De Grand-Bassam en 1921 aux tours du Plateau à Abidjan, la communauté libanaise de Côte d'Ivoire est devenue la plus nombreuse et la plus ancienne du continent. Un siècle d'histoire qui relie les villages du Liban-Sud à la première économie d'Afrique de l'Ouest.

Edison McCullen, via Wikimedia Commons, CC BY 4.0. Le Plateau, à Abidjan, vu depuis le pont Alassane-Ouattara.
Il existe, à Abidjan, un quartier que l'on surnomme « le petit Beyrouth ». À Marcory, les enseignes en arabe, les pâtisseries et les commerces tenus par des familles venues du Liban-Sud rappellent qu'ici vit la plus grande diaspora libanaise du continent africain. Estimée autour de 80 000 personnes, parfois davantage selon les sources, elle est aussi l'une des plus anciennes et des plus profondément mêlées à l'économie de son pays d'accueil. Son histoire, longue d'un siècle, relie quelques villages du Sud du Liban à la première puissance économique d'Afrique de l'Ouest.
Un négociant de Zrarieh, point de départ
Tout commence en 1921. Cette année-là, un jeune homme du nom d'Abdulatif Fakhry, originaire de Zrarieh, un bourg du Liban-Sud, débarque à Grand-Bassam, alors principal comptoir de la colonie. Il ne vient pas de Beyrouth mais de Dakar, où son père tenait déjà commerce : comme beaucoup de Libanais, la famille avait d'abord fait du Sénégal sa première escale africaine avant de pousser plus au sud. Fakhry fait ensuite venir des compatriotes. Dans les années 1920 et 1930, des familles chiites du Sud, les Zorkot, Kojok, Ezzedine, Khalil ou Omaïs, suivent le même chemin.
Ces migrants, souvent des cultivateurs pauvres et peu instruits, trouvent vite une place dans l'économie coloniale. Ils s'installent comme intermédiaires entre l'administration française et les populations rurales, achetant le café et le cacao, revendant les produits de consommation courante. L'historien Andrew Arsan, dans son étude de référence sur les Libanais de l'Afrique-Occidentale française, a montré comment cette position de courtiers, adossée à une solidarité familiale et villageoise très forte, a fait la fortune commerciale de la communauté. Dès l'avant-guerre, les chiites du Sud représentent l'écrasante majorité des Libanais du pays.
Abidjan, capitale libanaise de la sous-région
La communauté ne cesse ensuite de croître, portée par les soubresauts du Liban. La guerre civile de 1975, puis l'occupation israélienne du Sud à partir de 1982, poussent de nouvelles vagues d'émigrés vers la Côte d'Ivoire. Le mouvement est facilité par un choix politique : dès les années 1970, le président Félix Houphouët-Boigny décide de laisser les Libanais entrer librement, parfois même sans visa, convaincu de leur utilité pour le développement du pays.
Aujourd'hui, près de 90 % de la communauté vit à Abidjan, où Marcory concentre les classes moyennes et où les familles les plus aisées habitent les villas de la Riviera, à Cocody. On retrouve aussi des noyaux libanais à Bouaké, Daloa, Gagnoa, San Pedro ou Korhogo. La plupart des Libano-Ivoiriens possèdent la nationalité ivoirienne : ils ne sont plus des expatriés de passage, mais une composante installée du pays, sur trois ou quatre générations.
Un poids économique de premier plan
Le poids de la communauté dans l'économie ivoirienne est difficile à chiffrer précisément, faute de recensement dédié, mais toutes les estimations concordent sur son importance. On lui prête plusieurs milliers d'entreprises et une présence dans tous les secteurs structurants : import-export, industrie, bâtiment, immobilier, transport, grande distribution. Cette empreinte tient à la fois à l'ancienneté de l'implantation et à la capacité de ces familles à réinvestir sur place. En 2004, lorsque Paris conseille à ses ressortissants de quitter le pays en pleine crise politico-militaire, nombre d'entrepreneurs libanais choisissent au contraire de rester et de saisir les opportunités laissées vacantes.
Cette réussite n'a pas coupé la communauté de ses racines. Depuis une visite marquante de personnalités du Liban-Sud en Afrique-Occidentale française en 1938, les Libanais de Côte d'Ivoire mobilisent régulièrement des fonds au profit de projets humanitaires et sociaux dans leur région d'origine. On estime qu'environ un dixième de la diaspora est originaire de la seule ville de Zrarieh : un lien direct, presque charnel, entre une petite cité du Sud libanais et les tours du Plateau abidjanais.
Un pont vivant entre deux rives
La diaspora de Côte d'Ivoire résume à elle seule ce que l'émigration libanaise a produit de plus durable : une communauté partie de presque rien, façonnée par le commerce, enracinée dans un pays d'accueil sans renier sa mémoire. Elle est un atout pour le Liban, qui trouve dans ces réseaux un relais d'influence, de solidarité et d'investissement. À l'heure où le pays cherche des appuis pour se relever, ces ponts patiemment bâtis depuis un siècle, de Dakar à Abidjan, comptent parmi ses ressources les plus solides.

