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Diaspora· Diaspora

Wajdi Mouawad, l'enfant de Deir el-Qamar qui a fait du Liban une scène-monde

Chassé du Chouf par la guerre, l'auteur d'Incendies a transformé l'exil et la perte de sa langue maternelle en une œuvre théâtrale universelle. De Beyrouth à Montréal, d'Avignon à la direction du Théâtre national de la Colline, il incarne une diaspora libanaise qui rayonne sur toute la francophonie.

Scène de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad, jouée au théâtre

Velatrix, CC0, via Wikimedia Commons

Il y a des exils qui brisent, et d'autres qui fondent une œuvre. Wajdi Mouawad appartient à la seconde catégorie. Né dans un village du Chouf, arraché à son pays par la guerre, privé de sa langue maternelle à dix ans, il aurait pu se dissoudre dans l'anonymat des diasporas. Il a fait l'inverse : il a transformé la perte en matière première et porté le Liban, ses fractures et sa mémoire, sur les plus grandes scènes du monde francophone. Sa trajectoire dit une vérité que LibanInfo défend sans relâche : la diaspora n'est pas une hémorragie, c'est une puissance de rayonnement.

Deir el-Qamar, l'enfance interrompue

Wajdi Mouawad naît le 16 octobre 1968 à Deir el-Qamar, ancienne capitale des émirs du Mont-Liban, joyau ottoman accroché aux collines du Chouf au-dessus de Beyrouth. En 1975, la guerre civile éclate. Comme des centaines de milliers de familles libanaises, la sienne prend le chemin de l'exil. L'enfant emporte avec lui un pays qu'il ne reverra pas avant longtemps, et une langue, l'arabe, qu'il va devoir mettre de côté.

De 1978 à 1983, la famille s'installe à Paris. C'est là que le jeune garçon, arabophone, apprend le français. Cette langue d'accueil, adoptée dans l'urgence de l'exil, deviendra son instrument d'écrivain. Puis la trajectoire familiale bascule une nouvelle fois vers l'ouest : le Québec. À Montréal, l'adolescent découvre le théâtre. Il en fera, selon ses propres mots, une matière de survie.

Montréal, l'apprentissage d'une vocation

En 1987, Wajdi Mouawad entre à l'École nationale de théâtre du Canada, dont il sort diplômé en 1991. La même année, il fonde avec des camarades sa première compagnie, le Théâtre Ô Parleur. Le Québec, terre francophone d'Amérique, lui offre un cadre pour éprouver son écriture. En 1997, Littoral le révèle : la pièce, où un jeune homme part enterrer son père dans un pays ravagé par la guerre, pose déjà les thèmes qui traverseront toute son œuvre, la filiation, l'origine, le retour impossible.

De 2000 à 2004, il dirige le Théâtre de Quat'Sous à Montréal. En 2005, il fonde deux compagnies jumelles, Au Carré de l'Hypoténuse en France et Abé Carré Cé Carré au Québec, signe d'un artiste qui refuse de choisir entre ses rives. Entre 2007 et 2012, il prend la direction du théâtre français du Centre national des Arts d'Ottawa. Sa carrière se joue désormais sur les deux continents, l'Amérique francophone et l'Europe, sans jamais couper le fil libanais.

Le Sang des promesses, une tétralogie de l'origine

Son grand chantier porte un nom : Le Sang des promesses. Ce cycle rassemble quatre pièces, Littoral, Incendies, Forêts et Ciels. En 2009, artiste associé du Festival d'Avignon, Wajdi Mouawad y présente l'intégralité de la tétralogie. Au cœur du dispositif, Incendies, écrite en 2003 : l'histoire de jumeaux qui, à la mort de leur mère, remontent le fil d'un secret enfoui dans un Moyen-Orient en guerre. La pièce ne nomme pas le Liban, mais tout y renvoie, la guerre civile, les massacres, la mémoire des corps.

En 2010, le cinéaste québécois Denis Villeneuve adapte Incendies au cinéma. Le film est sélectionné parmi les nommés à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Une pièce née de l'expérience libanaise de l'exil se retrouve ainsi projetée sur les écrans du monde entier. Peu d'auteurs issus de la diaspora libanaise auront porté aussi loin le récit de leur pays d'origine.

La Colline, une voix libanaise au cœur de Paris

En avril 2016, Wajdi Mouawad est nommé à la direction du Théâtre national de la Colline, l'un des cinq théâtres nationaux français, situé à Paris. La consécration est lourde de sens : un enfant de Deir el-Qamar, arrivé en France apatride de sa langue, dirige désormais une institution phare du théâtre public français. Auteur, metteur en scène, acteur, romancier avec Visage retrouvé et Anima, il déploie une œuvre qui refuse les cloisons entre les genres comme entre les pays.

Ses distinctions jalonnent ce parcours : prix de la Francophonie en 2004, insigne de chevalier des Arts et des Lettres en 2006, doctorats honoris causa. Mais l'essentiel est ailleurs. Mouawad a fait de la scène un lieu où le Liban continue de parler, même loin de ses frontières, même dans une langue qui n'était pas la sienne au départ.

Une diaspora qui rayonne

L'histoire de Wajdi Mouawad n'est pas seulement celle d'un homme. Elle dit ce que le Liban gagne quand ses enfants, dispersés par la guerre et la crise, refusent l'effacement. La diaspora libanaise a longtemps été lue à travers ses transferts d'argent, colonne vertébrale de l'économie du pays. Elle est aussi, et c'est moins souvent dit, une force culturelle. D'Amin Maalouf à l'Académie française à Wajdi Mouawad à la Colline, la francophonie porte la trace du Liban.

Ce rayonnement est un atout souverain. Chaque pièce jouée, chaque prix reçu, chaque salle qui découvre le nom d'un village du Chouf inscrit le Liban sur la carte culturelle du monde. L'exil de 1978 n'a pas effacé Deir el-Qamar : il l'a fait résonner sur les scènes de Montréal, d'Avignon et de Paris. C'est ainsi qu'une diaspora, quand elle crée, devient l'une des voix les plus fortes de son pays d'origine.

DiasporaCultureFrance-LibanQuébecThéâtre
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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