Les transferts de la diaspora libanaise : 6 milliards par an, la vraie banque centrale du Liban
Pendant que le système bancaire s'effondrait et que le pays sombrait dans la pire crise de son histoire, un flux d'argent n'a jamais cessé d'arriver : celui des Libanais de l'étranger. Autour de 6,5 milliards de dollars par an, l'un des taux les plus élevés du monde rapporté à la richesse nationale. La diaspora n'est pas un supplément d'âme du Liban. Elle est devenue son économie de survie.

Laura C Ellis, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il y a un chiffre que la faillite du Liban n'a pas réussi à faire tomber. Entre 2019 et 2023, le pays a perdu la majeure partie de la valeur de sa monnaie, ses banques ont séquestré l'épargne de millions de déposants et son PIB s'est contracté de moitié. Pendant ces mêmes années, un flux est resté debout : l'argent envoyé par les Libanais de l'étranger. Autour de 6,5 milliards de dollars chaque année, selon la Banque mondiale. Ce n'est pas une aide d'appoint. C'est, dans les faits, la vraie banque centrale du Liban, une institution sans siège ni gouverneur, tenue par une diaspora dispersée du golfe Persique à l'Afrique de l'Ouest et aux Amériques.
Un flux qui n'a jamais plié
Les données de la Banque mondiale racontent une histoire de constance rare. Depuis 2010, les transferts personnels reçus par le Liban se sont maintenus dans une fourchette étroite : environ 6,9 milliards de dollars en 2010, un pic proche de 7,6 milliards en 2016, encore 7,4 milliards en 2019, l'année où tout bascule. Puis, alors que le pays entre en effondrement, le flux tient : 6,6 milliards en 2020, 6,4 en 2022, environ 6,7 milliards en 2023.
Ce plateau est en soi un fait politique. La plupart des sources de devises du Liban se sont taries après 2019 : le tourisme s'est effondré, les investissements étrangers ont fui, la confiance dans les banques a disparu. Les transferts de la diaspora, eux, ont continué d'arriver, parce qu'ils ne répondent pas à une logique de rendement mais à un lien familial. On n'envoie pas de l'argent à ses parents en fonction du taux directeur. On l'envoie parce qu'ils en ont besoin.
L'un des taux les plus élevés du monde
Rapporté à la taille de l'économie, le poids de ces transferts est vertigineux. En 2023, ils représentaient environ 30 % du produit intérieur brut libanais selon les estimations de la Banque mondiale, ce qui plaçait le pays parmi les trois ou quatre nations les plus dépendantes des envois de fonds au monde. À titre de comparaison, la moyenne mondiale tourne autour de 5 % du PIB.
Ce ratio doit être lu avec prudence. Il grimpe mécaniquement quand le PIB s'effondre, puisque le dénominateur rétrécit plus vite que le flux. C'est ce qui explique qu'il retombe autour de 17,7 % en 2024 selon la Banque mondiale : non parce que la diaspora a moins donné, mais parce que le PIB nominal a été réévalué à la hausse après le pire de la crise. La leçon reste la même : très peu de pays dépendent à ce point de l'argent de leurs expatriés.
Quand la diaspora remplace les banques
La crise a transformé la nature même de ces transferts. Avant 2019, une large part transitait par le système bancaire. Depuis que les banques ont gelé les dépôts et fermé le robinet des retraits en devises, l'argent de la diaspora arrive de plus en plus en liquide : virements vers des sociétés de transfert, dollars glissés dans une valise à chaque retour au pays, espèces confiées à un proche qui voyage. Une économie du billet vert, hors du circuit bancaire, s'est reconstruite autour de ce flux.
Ses effets sont concrets. Ce sont ces devises qui ont permis à des familles entières de payer le générateur privé quand l'État ne fournissait plus l'électricité, de régler des factures d'hôpital libellées en dollars, d'acheter de quoi manger quand la livre libanaise ne valait plus rien. Là où l'État a démissionné, la diaspora a tenu lieu de sécurité sociale. Aucun programme d'aide internationale n'a injecté dans la vie quotidienne des Libanais des sommes comparables à ce que leurs proches de l'étranger leur envoient chaque année.
D'où vient l'argent
La géographie de ces transferts épouse celle de l'émigration libanaise. Les pays du Golfe, où travaillent des centaines de milliers de Libanais qualifiés, restent une source majeure. L'Afrique de l'Ouest et centrale, où des communautés commerçantes sont installées depuis plus d'un siècle, alimente un flux ancien et régulier. Les Amériques et l'Europe complètent le tableau.
Derrière ces envois, une diaspora dont la taille reste difficile à chiffrer. Les estimations varient fortement selon les définitions retenues, des seuls détenteurs d'un passeport libanais aux descendants d'émigrés sur plusieurs générations, et vont couramment de quelques millions à plus d'une dizaine de millions de personnes, à comparer aux quelque cinq millions et demi de résidents du pays. Ce que ces fourchettes disent de sûr, c'est qu'il y a très probablement davantage de Libanais et de descendants de Libanais hors des frontières qu'à l'intérieur.
La force et le piège
Cette manne est un atout souverain. Elle donne au Liban un amortisseur que peu de pays en faillite possèdent, une réserve de devises décentralisée, insensible aux décisions de la banque centrale comme aux humeurs des marchés. C'est aussi une preuve de loyauté : la diaspora n'a pas tourné le dos au pays quand celui-ci s'effondrait.
Mais la dépendance a un revers. Un pays qui vit des transferts de ses expatriés vit d'un flux qu'il ne maîtrise pas, adossé à une réalité douloureuse : cet argent afflue parce que les Libanais continuent de partir. Chaque médecin, chaque ingénieur, chaque diplômé qui s'exile appauvrit le pays en compétences tout en gonflant, à terme, la colonne des transferts. La bouée de sauvetage est tissée avec la fuite des forces vives.
Surtout, ces milliards financent d'abord la consommation, pas l'investissement. Ils permettent de survivre, rarement de construire. Le grand chantier, jamais réellement engagé par l'État libanais, serait de canaliser une part de ce flux vers l'économie productive : instruments d'épargne fiables, obligations diaspora, fonds d'investissement dédiés, garanties crédibles pour ceux qui voudraient financer une entreprise au pays plutôt que d'envoyer de quoi tenir le mois. Tant que la confiance ne sera pas rétablie, la diaspora restera ce qu'elle est devenue par défaut : la banque centrale officieuse d'un État qui a failli, et le premier créancier d'un pays qui ne lui offre encore, en retour, presque aucune garantie.

