Solaire : le Liban relance ses grands projets photovoltaïques, un pari de souveraineté énergétique
Le 8 octobre, le ministre de l'Énergie a signé deux contrats d'achat d'électricité solaire restés bloqués depuis 2022. Une formalité en apparence, un signal en réalité : dans un pays où le réseau public ne fournit que quelques heures de courant par jour, reprendre la main sur sa production électrique est devenu une question de souveraineté.

USDA / Wikimedia Commons (domaine public). Photo d'illustration.
Il y a des signatures qui ne font pas de bruit et qui pèsent pourtant lourd. Le 8 octobre 2026, le ministre de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, a paraphé deux contrats d'achat d'électricité, les PPA (power purchase agreements), avec les sociétés CDN et EONE. Objet : deux centrales solaires qui, sur le papier, existent depuis 2022, mais qui n'avaient jamais quitté le tiroir. Derrière cette formalité administrative se joue une question beaucoup plus large pour le Liban : celle de savoir si le pays peut enfin produire une partie de son électricité au lieu de l'importer, de l'improviser ou d'en manquer.
Quelques heures de courant par jour
Pour comprendre pourquoi ces deux contrats comptent, il faut rappeler l'état du réseau. Depuis l'effondrement financier de 2019, Électricité du Liban (EDL), l'opérateur public, ne fournit en moyenne que quelques heures d'électricité par jour. Le reste, les Libanais le paient deux fois : une fois à l'État pour un service quasi inexistant, une seconde fois aux générateurs privés de quartier, ces moteurs au diesel bruyants et polluants devenus, par défaut, la véritable compagnie nationale d'électricité.
Dans ce vide, l'État a longtemps géré la pénurie plutôt que de la résoudre : barges turques louées à prix d'or, fioul acheté en devises que le pays n'a plus, promesses de réforme sans cesse reportées. Chaque heure de courant importée pèse sur des réserves de change déjà exsangues. L'électricité, au Liban, n'est pas seulement un problème technique : c'est l'un des plus grands trous du budget et l'un des symboles les plus concrets de la faillite de l'État.
Ce que le Liban vient de débloquer
Les deux contrats signés le 8 octobre portent sur des projets solaires issus d'un programme déjà ancien : en 2022, le gouvernement avait accordé onze licences de production solaire, de 15 mégawatts chacune, soit 165 mégawatts au total. Faute de cadre contractuel finalisé et surtout faute de financement, ces projets étaient restés à l'arrêt. Arrivé au ministère, Joe Saddi a entrepris de les réactiver un par un. CDN et EONE sont les deux premiers à franchir cette étape.
Le ministre a présenté ces signatures comme une manière de transformer des licences dormantes en investissements réels sur le terrain, et annoncé vouloir poursuivre la même démarche pour les projets restants, en parallèle des réformes du secteur et de la mise en place d'un cadre de régulation capable d'attirer les investisseurs privés. L'objectif affiché : augmenter la capacité de production, diversifier le bouquet énergétique et réduire la dépendance aux énergies fossiles importées.

Le solaire, devenu réflexe de survie
Si l'État a tardé, les Libanais, eux, n'ont pas attendu. Faute de réseau fiable, ménages, commerçants, hôpitaux et exploitations agricoles se sont massivement équipés en panneaux solaires de toit. Le mouvement a été spectaculaire : selon le Centre libanais pour la conservation de l'énergie (LCEC), plus de 650 mégawatts de capacité solaire ont été installés pour la seule année 2022, l'essentiel sur les toits, à l'initiative de particuliers et d'entreprises cherchant simplement à garder la lumière allumée.
Autrement dit, la transition solaire du Liban a d'abord été une révolution par le bas, portée par la débrouille d'une population qui a investi ses dernières économies dans son autonomie. Les projets signés le 8 octobre représentent l'autre moitié du chantier, celle que seul l'État peut mener : le solaire à l'échelle industrielle, raccordé au réseau, capable d'alimenter non pas une maison mais une région.
Produire chez soi, une question de souveraineté
C'est là que le dossier dépasse la seule écologie. Pour un pays importateur de carburant, chaque mégawatt produit localement à partir du soleil est un mégawatt qui n'a pas à être payé en dollars à l'étranger. Le Liban dispose d'un atout que personne ne peut lui confisquer : un ensoleillement parmi les plus généreux du bassin méditerranéen. En faire une ressource énergétique nationale, c'est réduire la facture extérieure, stabiliser une part de l'approvisionnement et cesser de dépendre du bon vouloir des fournisseurs et des aléas géopolitiques de la région.
La souveraineté d'un pays ne se mesure pas seulement à ses frontières ou à son armée. Elle se joue aussi dans sa capacité à se chauffer, à s'éclairer et à faire tourner ses hôpitaux sans tendre la main. De ce point de vue, une centrale solaire libanaise vaut plus qu'une livraison de fioul : la première appartient au pays, la seconde le maintient sous perfusion.
Une signature n'est pas un mégawatt
Reste à ne pas confondre l'annonce et le résultat. Ces projets étaient bloqués non par manque de volonté affichée, mais par la difficulté à les financer dans un pays en défaut de paiement, au système bancaire paralysé et au risque jugé élevé par les bailleurs. Signer un contrat lève un obstacle juridique ; il ne garantit ni les capitaux, ni le raccordement, ni la mise en service. Le vrai test viendra quand les premiers panneaux de ces centrales produiront effectivement du courant injecté dans le réseau.
Le Liban a connu trop d'inaugurations sans lendemain pour prendre une signature pour une victoire. Mais après des années d'immobilisme, remettre en marche un programme laissé à l'abandon est, en soi, un signe que la machine administrative peut encore avancer. Dans un secteur devenu le symbole de la déroute de l'État, c'est un pari modeste mais réel sur la capacité du pays à reprendre son énergie en main, au sens propre comme au figuré.
Questions fréquentes
Qu'a signé le Liban le 8 octobre 2026 sur l'énergie solaire ?
Le ministre de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, a signé des contrats d'achat d'électricité (PPA) amendés avec les sociétés CDN et EONE, pour deux projets de production d'électricité solaire restés bloqués depuis plusieurs années.
Quelle est la capacité de ces projets solaires ?
Ces deux projets font partie des onze licences solaires de 15 mégawatts chacune, soit 165 mégawatts au total, accordées par le gouvernement libanais en 2022 et restées à l'arrêt faute de financement.
Pourquoi l'électricité est-elle un enjeu de souveraineté au Liban ?
Électricité du Liban ne fournit que quelques heures de courant par jour, et le pays importe un carburant payé en devises rares. Produire son électricité localement, notamment grâce au solaire, réduit cette dépendance extérieure et renforce la souveraineté énergétique du pays.


