CMA CGM : comment une famille chassée du Liban a donné à la France un champion mondial
Troisième armateur de la planète, premier de France, désormais puissance médiatique de l'Hexagone : le groupe CMA CGM est né de l'exil d'une famille libanaise fuyant la guerre. L'histoire des Saadé dit, mieux qu'aucun discours, que le lien franco-libanais passe aussi par l'économie.

Marc Ryckaert (MJJR) / Wikimedia Commons, CC BY 3.0
Il existe une preuve que le lien entre la France et le Liban n'est pas qu'affaire de sentiment, de francophonie ou de mémoire partagée. Cette preuve pèse des millions de tonnes, navigue sur toutes les mers du globe et porte un nom que des millions de Français croisent sans y penser sur des conteneurs rouges et bleus : CMA CGM. Troisième armateur mondial de porte-conteneurs, premier groupe maritime français, et aujourd'hui l'un des grands propriétaires de médias de l'Hexagone, ce géant est né d'une fuite. Celle d'une famille libanaise que la guerre a chassée de Beyrouth, et qui a rebâti à Marseille ce que le Liban n'a pas su retenir.
De Tripoli à Marseille, l'exil pour acte fondateur
Jacques Saadé naît le 7 février 1937 à Tripoli, au nord du Liban, dans une famille chrétienne d'origine syrienne déjà marquée par le déracinement : les Saadé avaient quitté la Syrie après les nationalisations des années 1950. Le commerce maritime est dans le sang de la famille. Mais en 1978, c'est la guerre civile libanaise qui pousse Jacques Saadé à partir pour protéger les siens. Il choisit Marseille. Selon le récit répété par ses proches, la cité phocéenne lui rappelait Beyrouth : la même Méditerranée, la même lumière, le même mélange.
C'est là, la même année, qu'il fonde la Compagnie maritime d'affrètement (CMA) avec un unique navire sur une seule ligne, entre Marseille et la Syrie puis le Liban. Ses trois enfants, Tanya, Rodolphe et Jacques Junior, le rejoignent en 1981. L'entreprise grandit ligne après ligne, rachat après rachat. En 1996, la CMA absorbe la Compagnie générale maritime (CGM), ancien fleuron public français privatisé, et devient CMA CGM. L'exilé libanais venait de reprendre le pavillon maritime de la République.
Un champion français né d'une fuite libanaise
Un demi-siècle plus tard, les chiffres donnent le vertige. Selon les comptes publiés par le groupe, CMA CGM emploie environ 160 000 personnes dans le monde et a réalisé 32,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024, pour un résultat net de 5,6 milliards d'euros, avant un repli en 2025 (29,3 milliards de chiffre d'affaires, 629 millions de résultat net) sur un marché du fret redevenu moins porteur. Le classement de référence du secteur, établi par Alphaliner, place la compagnie au troisième rang mondial des transporteurs de conteneurs, derrière l'italo-suisse MSC et le danois Maersk, et au premier rang français et européen par bien des aspects.
Le capital reste familial : la famille Saadé en détient environ 73 pour cent, aux côtés du turc Yildirim Holding (24 pour cent) et de la banque publique française Bpifrance (3 pour cent). Autrement dit, l'un des rares champions mondiaux que la France peut revendiquer dans la mondialisation appartient, pour l'essentiel, aux héritiers d'un réfugié libanais. À sa mort, le 24 juin 2018 à Marseille, Jacques Saadé laissait une fortune estimée par le magazine Forbes à environ 6 milliards d'euros, qui en faisait l'une des douze premières fortunes de France. Commandeur de la Légion d'honneur en 2015, il avait reçu de la République française les honneurs d'un capitaine d'industrie, et du Liban l'ordre national du Cèdre.
Rodolphe Saadé, du conteneur aux médias français
Depuis 2017, c'est son fils Rodolphe qui tient la barre. En moins d'une décennie, il a transformé l'armateur en conglomérat. Côté logistique d'abord, avec le rachat de CEVA Logistics en 2019, de Gefco en 2022 et de Bolloré Logistics en 2024, qui font de CMA CGM un acteur du transport de bout en bout. Côté médias ensuite, un virage spectaculaire : le groupe prend le contrôle de La Provence, de La Tribune, entre au capital de Brut, puis rachète en 2024 Altice Média, c'est-à-dire BFM TV et RMC. En quelques années, l'héritier d'une famille libanaise est devenu l'un des hommes les plus puissants du paysage médiatique français, au point d'alimenter en France un débat récurrent sur la concentration des médias entre les mains de quelques industriels.
Ce débat appartient à la France. Mais il dit une chose du Liban : la trajectoire d'une famille partie de Tripoli avec le strict nécessaire aboutit, deux générations plus tard, au cœur du capitalisme et de l'opinion françaises.
Ce que l'ascension des Saadé dit du Liban
Il y a dans cette saga une fierté et une leçon. La fierté, c'est celle d'un génie commerçant et maritime que le Liban porte depuis les Phéniciens, et qui, privé d'État fiable à la maison, s'épanouit partout ailleurs. Les Saadé rejoignent ici la longue liste des Libanais qui ont fait fortune et nom à l'étranger faute d'avoir pu le faire chez eux.
La leçon est plus amère. En 2021, en pleine faillite de son système bancaire et de son économie, le Liban a vu la famille Saadé transférer vers la France les titres de CMA CGM jusque-là logés dans une holding libanaise. Un geste financier rationnel, mais lourd de sens : le pays qui a vu naître le fondateur n'était plus un endroit où abriter le navire amiral. Chaque fois que le Liban échoue à offrir un État, une monnaie et une sécurité à ses talents, il les regarde prospérer sous d'autres pavillons.
Reste le pont. CMA CGM n'a jamais coupé le fil. Le groupe revendique sa double culture franco-libanaise, dessert Beyrouth, et sa fondation philanthropique a figuré parmi les acteurs mobilisés après l'explosion du port de Beyrouth en 2020. Pour LibanInfo, l'histoire des Saadé n'est pas seulement celle d'une réussite française. C'est la démonstration que, entre Paris et Beyrouth, le lien se mesure aussi en conteneurs, en emplois et en capital. Et qu'un Liban qui saurait retenir les siens n'aurait rien à envier à personne.


