Au Liban-Sud, l'armée israélienne dynamite les maisons des civils, une à une
Israël parle de « zones de sécurité ». Sur le terrain, ce sont des villages entiers du Liban-Sud, à Zawtar, Mansouri, Majdal Zoun ou Aïnata, qui sont rasés maison par maison, y compris dans des secteurs que l'accord-cadre prévoit de rendre à l'armée libanaise. Une destruction méthodique qui vise le retour même des habitants.

Porte-parole de l'armée israélienne (Tsahal), via Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Soldat israélien déployé dans le Liban-Sud, octobre 2024.
Depuis plusieurs semaines, les habitants du Liban-Sud assistent, impuissants, à l'effacement de leurs villages. À Zawtar, Mansouri, Majdal Zoun ou Aïnata, l'armée israélienne fait sauter les maisons une à une, à l'explosif. Non pas au plus fort des combats, mais alors que leur intensité a nettement baissé et que l'armée libanaise se redéploie dans la région. Ce ne sont pas des positions militaires qui tombent : ce sont des habitations, le patrimoine de familles entières.
Des villages rasés maison par maison
L'Agence nationale d'information (ANI), l'agence officielle de l'État libanais, rapporte depuis des semaines des opérations de dynamitage dans les localités du Sud : Zawtar el-Charqiyé, Mansouri, Majdal Zoun, Aïnata. La campagne se poursuit nuit après nuit, avec de nouveaux dynamitages signalés dans plusieurs secteurs, et atteint à Mansouri, selon l'ANI, une intensité exceptionnelle. Le Premier ministre Nawaf Salam a dénoncé des destructions « systématiques » et appelé la communauté internationale à faire cesser ces opérations, qui se prolongent alors même que l'intensité des combats a nettement reculé.
Le paradoxe des zones pilotes
Le plus révélateur tient à la géographie de ces démolitions. Zawtar figure parmi les « zones pilotes » négociées dans le cadre de l'accord conclu entre le Liban et Israël, ces secteurs que l'armée libanaise doit précisément reprendre en main. L'armée s'y est redéployée fin juillet, à mesure du retrait partiel israélien. Mais les destructions, elles, n'ont pas cessé. Les reportages menés sur place décrivent des barrages filtrants, des habitants qui reviennent constater l'ampleur des dégâts, des services essentiels inexistants et un retour rendu très hypothétique. Un village pilote transformé, selon la formule d'un habitant citée dans la presse, en « presque une prison ». Difficile, dans ces conditions, de justifier par la seule nécessité militaire la démolition continue de maisons dans une zone censée être pacifiée et rendue à l'État.
Un patrimoine d'émigrés effacé
Détruire les maisons du Liban-Sud, ce n'est pas seulement raser des murs. Le sud du pays est, depuis plus d'un siècle, une terre d'émigration : nombre de ces habitations ont été bâties pierre par pierre grâce aux économies d'une vie envoyées depuis l'étranger, par des familles installées en Afrique, dans le Golfe, en Amérique, en Europe ou en Australie, souvent binationales, qui gardent au village la maison du retour. Ce sont ces maisons de la diaspora, patrimoine de générations qui n'ont rien à voir avec les combats, que les explosifs pulvérisent. En les rayant de la carte, on ne détruit pas des bunkers : on efface la possibilité matérielle du retour et l'attachement d'une population à sa terre.
Une destruction gratuite, que les soldats filment eux-mêmes
Le caractère gratuit de ces démolitions ne relève pas de la seule lecture libanaise : il est documenté, images à l'appui. Dans un rapport intitulé « Nowhere To Return », Amnesty International a recensé plus de 10 000 bâtiments lourdement endommagés ou détruits dans 24 municipalités du Sud, en soulignant que l'essentiel de ces destructions est survenu après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu de novembre 2024, une fois les zones passées sous contrôle israélien, donc hors de tout combat. L'organisation conclut à une destruction menée « en l'absence apparente de nécessité militaire impérieuse », qui doit être enquêtée comme crime de guerre. Sa directrice principale, Erika Guevara Rosas, décrit des troupes qui « ont délibérément laissé derrière elles une traînée de dévastation » et un « mépris flagrant » pour les populations. Plus troublant encore : une partie de ces scènes a été filmée par les soldats eux-mêmes. Amnesty a vérifié des dizaines de vidéos montrant des militaires israéliens poser tranquillement des explosifs à l'intérieur des maisons, visiblement à l'aise et maîtres du terrain. Le New York Times a documenté la même méthode, y voyant l'application au Liban du « modèle de Gaza ». Diffusées jusque sur les comptes personnels des soldats, ces images ont nourri des récits d'une démolition transformée en spectacle, où l'on rase des villages entiers sans autre finalité que de les rendre inhabitables.
La « sécurité », un prétexte qui ne tient pas
Israël habille ces démolitions du vocabulaire de la « zone de sécurité » et de la neutralisation du Hezbollah. L'argument ne résiste pas aux faits. On ne dynamite pas des positions militaires une maison après l'autre, nuit après nuit, dans des villages où les combats ont cessé et où l'armée libanaise s'est déjà redéployée. Ce que pulvérisent ces explosifs, ce sont des habitations civiles, celles de familles qui n'ont pris aucune part aux hostilités. Quand la destruction se poursuit alors que toute nécessité militaire a disparu, elle change de nature : elle devient punitive, gratuite, une manière de rendre la terre inhabitable pour que personne ne revienne. La méthode le confirme : Human Rights Watch a documenté l'usage illicite de munitions au phosphore blanc par l'armée israélienne au Liban, arme dont l'emploi près des zones habitées est prohibé par le droit international. Derrière l'habillage sécuritaire, une réalité brute : une bande de territoire libanais méthodiquement vidée de ses habitants.
Une question de souveraineté
Pour le Liban, l'enjeu dépasse le décompte des maisons abattues. Il touche à la souveraineté sur son propre sol et au droit de ses citoyens à rentrer chez eux. Le président Joseph Aoun a répété qu'« il est temps que l'État revienne au Sud ». Mais l'État ne pourra ramener personne dans des villages réduits en gravats, sans eau, sans électricité, sans écoles. La reconstruction du Liban-Sud, et le retour de ses habitants, restent suspendus à une exigence simple : que cessent les démolitions. C'est à cette aune que se mesurera la portée réelle de l'accord-cadre.


