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Diaspora· Diaspora

Les Chedid, de Baabda à Paris : une dynastie libanaise au cœur des lettres et de la chanson françaises

Partie d'un village du Mont-Liban, passée par Le Caire puis Paris, la lignée Chedid a donné à la francophonie une grande poétesse, Andrée Chedid, et une dynastie d'artistes jusqu'à son petit-fils Matthieu, dit -M-. Portrait d'une diaspora devenue patrimoine culturel français.

Matthieu Chedid, dit -M-, en concert à l'Olympia : petit-fils de la poétesse Andrée Chedid

Matthieu Chedid (-M-) en concert, Olympia, 2006. Photo benoit.darcy / Flickr, CC BY 2.0

Il existe une manière libanaise d'enrichir d'autres cultures sans jamais renier la sienne. La famille Chedid en est l'illustration la plus éclatante dans le monde francophone. Partie d'un village du Mont-Liban, installée au Caire, puis enracinée à Paris, cette lignée a donné à la langue française l'une de ses grandes poétesses, Andrée Chedid, avant d'essaimer sur trois générations jusqu'à la scène pop avec son petit-fils Matthieu, connu sous le nom de -M-. L'histoire des Chedid n'est pas une anecdote people : c'est un cas d'école de ce que la diaspora libanaise apporte, en silence et en profondeur, aux pays qui l'accueillent.

De Baabda au Caire : des racines maronites

Andrée Chedid naît le 20 mars 1920 au Caire, sous le nom d'Andrée Saab. Son père, Selim Saab, est un chrétien maronite né à Baabda, dans le moutassarifat du Mont-Liban, cette province autonome du Liban ottoman. Sa mère, Alice née Khoury-Haddad en 1900, vient de la communauté grecque-orthodoxe de Damas. La famille appartient à cette bourgeoisie levantine qui, de Beyrouth à Alexandrie, faisait circuler les hommes, les commerces et les langues à travers la Méditerranée orientale.

Le Caire des années 1920 et 1930 est alors une capitale cosmopolite où la francophonie prospère. Andrée fait ses études dans des écoles égyptiennes puis françaises, avant d'entrer à l'Université américaine du Caire, où elle obtient en 1942 un diplôme de journalisme. La même année, le 23 août 1942, elle épouse Louis Selim Chedid (1922-2021), issu lui aussi d'une famille maronite du Caire d'origine libanaise, étudiant en médecine qui deviendra un chercheur réputé en biologie, professeur à l'Institut Pasteur.

Le choix du français : Beyrouth, puis Paris

En 1943, le jeune couple part vivre au Liban. C'est là qu'Andrée publie son tout premier recueil de poèmes, en anglais, sous le pseudonyme d'A. Lake. Le détour par Beyrouth est bref mais fondateur : il réactive un lien direct avec la terre des ancêtres, qui irriguera plus tard toute son œuvre, habitée par l'Orient, ses parfums et, douloureusement, par la guerre du Liban.

En 1946, la famille s'installe définitivement à Paris, où Louis Selim Chedid poursuit sa carrière scientifique. Tous deux acquièrent la nationalité française. Andrée, elle, tranche : elle écrira désormais en français, langue qu'elle revendique comme un territoire choisi plutôt que subi. Ce basculement d'une Libanaise née en Égypte vers la littérature française est au cœur de son identité d'écrivaine, entre trois rives et une seule exigence : dire la condition humaine.

Une œuvre majeure des lettres françaises

Andrée Chedid publie son premier roman, Le Sommeil délivré, en 1952, et ne cessera plus d'écrire : poésie, nouvelles, théâtre, romans, littérature jeunesse. Parmi ses titres marquants, Le Sixième Jour (1960), L'Enfant multiple (1989) ou Le Message (2000), méditation sur la guerre portée par deux amants séparés par la violence. Ses héroïnes, décidées et libres, redonnent voix à des femmes longtemps laissées dans les marges des récits.

La reconnaissance est à la hauteur de l'œuvre. L'Académie française la distingue dès 1960, puis lui décerne le grand prix de littérature Paul-Morand en 1994. Elle reçoit le prix Mallarmé en 1976, le prix Goncourt de la nouvelle en 1979 pour Le Corps et le Temps, puis le prix Goncourt de la poésie en 2002 pour l'ensemble de son œuvre poétique. En 2009, elle est élevée à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur. Son nom est aujourd'hui porté par des écoles, des collèges et des médiathèques dans toute la France.

Une dynastie : Louis, Matthieu et les autres

La singularité des Chedid, c'est la transmission. Andrée est la mère de Michèle Chedid-Koltz, peintre, et de Louis Chedid (né en 1948), chanteur populaire dont les refrains ont accompagné plusieurs générations. Elle est surtout la grand-mère d'une fratrie d'artistes : Matthieu Chedid, né en 1971, auteur-compositeur-interprète et guitariste devenu -M-, l'un des musiciens les plus inventifs et les plus aimés de la scène française ; Émilie Chedid, réalisatrice ; Anna Chedid, chanteuse sous le nom de Nach ; Joseph Chedid, musicien sous le nom de Selim.

Le fil n'est pas que généalogique, il est créatif. Andrée a écrit des textes pour son petit-fils Matthieu. Et lorsque la maladie d'Alzheimer a frappé la matriarche, la famille en a fait de la musique : Louis Chedid avec la chanson Maman, maman, Matthieu avec le titre Délivre. Rarement une lignée issue de l'émigration aura mis en chansons, avec autant de pudeur, sa propre mémoire.

Ce que la saga Chedid dit de la diaspora

L'itinéraire des Chedid résume une vérité trop peu dite : la diaspora libanaise n'exporte pas seulement du commerce et des réseaux, elle exporte de la culture au plus haut niveau. En s'enracinant en France, les Chedid n'ont pas dilué leur origine ; ils en ont fait une source. Andrée Chedid a introduit l'Orient, le Liban et sa lumière au cœur même de la poésie française, jusque dans les manuels scolaires et les épreuves du baccalauréat.

C'est en cela que la diaspora est un atout souverain pour le Liban. Chaque Andrée, chaque Louis, chaque Matthieu porte, sans drapeau et sans slogan, le nom d'un pays minuscule par la taille, immense par le rayonnement de ses enfants. Le prestige culturel que des familles comme les Chedid confèrent au Liban vaut mieux que bien des campagnes de communication : il est crédible parce qu'il est incarné.

Un détail dit tout. En 2011, les obsèques d'Andrée Chedid sont célébrées à Paris, non pas dans une église quelconque, mais à Notre-Dame du Liban, la paroisse maronite de la capitale française, avant son inhumation au cimetière du Montparnasse. Sa tombe porte une phrase de Chrétien de Troyes qu'elle aimait : « Le corps s'en va, le cœur séjourne. » Quatre-vingt-dix ans après Baabda, le cœur, lui, n'avait jamais quitté le Liban.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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