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Diaspora· Diaspora

Nés africains, restés libanais : le dilemme d'appartenance des générations de la diaspora

Au Sénégal, en Côte d'Ivoire ou en Guinée, les familles libanaises en sont parfois à leur quatrième ou cinquième génération. Beaucoup n'ont jamais vu le Liban, certains n'en ont pas la nationalité, et pourtant ils se pensent libanais. Ce lien tenace, entretenu par le droit du sang et la mémoire, est un atout souverain que le pays cultive mal.

Vue d'un quartier de Dakar, capitale du Sénégal, l'un des plus anciens foyers de la diaspora libanaise en Afrique de l'Ouest

Tbo47 / Wikimedia Commons (CC0)

Il y a, dans les vieilles familles libanaises de Dakar ou d'Abidjan, une phrase qui revient : "Je suis d'ici, mais je reste libanais." Elle dit tout du paradoxe de cette diaspora. Arrivés pour la plupart au tournant du XIXe et du XXe siècle, les Libanais d'Afrique de l'Ouest en sont aujourd'hui, dans les pays d'implantation la plus ancienne, à leur quatrième ou cinquième génération. Beaucoup n'ont jamais posé le pied au Liban. Certains n'en possèdent même pas la nationalité. Et pourtant, l'immense majorité continue de se penser, de se marier et d'enterrer ses morts comme libanaise. Ce lien qui traverse les générations sans s'éteindre n'est pas un folklore : c'est un capital souverain pour le Liban, à condition qu'il sache enfin le reconnaître.

La thèse de cet article est simple. La force de la diaspora africaine ne tient pas à sa proximité avec le pays, mais à sa fidélité malgré la distance. C'est une loyauté de mémoire, entretenue par le droit, la langue et la communauté, bien plus que par les allers-retours. Et c'est précisément ce qui la rend fragile si le Liban continue de la tenir pour acquise.

Une présence plus que centenaire

Les premiers migrants levantins arrivent en Afrique de l'Ouest dès la fin du XIXe siècle, fuyant la pauvreté et les troubles politiques du Mont-Liban sous domination ottomane, longtemps avant les lignes de fracture contemporaines. Le phénomène est ancien et documenté par les travaux universitaires : les Libanais forment l'une des diasporas modernes les plus anciennes et les plus dispersées au monde. En Afrique, les estimations varient fortement et doivent être maniées avec prudence ; les chiffres les plus souvent cités situent la communauté ouest-africaine autour de plusieurs centaines de milliers de personnes d'origine libanaise, dont une large part née sur le continent.

Cette ancienneté change tout. Là où la diaspora des Amériques s'est largement fondue dans ses pays d'accueil, celle d'Afrique a conservé, selon les chercheurs, une identité distincte et une vie sociale organisée autour de sa communauté de référence. On naît, on étudie, on travaille et on se marie le plus souvent au sein du même milieu. L'endogamie reste forte, y compris chez des descendants qui ne parlent plus l'arabe et dont le Liban n'est qu'un récit de famille.

Attachés à un pays qu'ils n'ont jamais vu

C'est le coeur du paradoxe. L'anthropologue Mara Leichtman, autrice d'une enquête de terrain sur les Libanais du Sénégal publiée aux presses de l'université de l'Indiana, le résume d'une formule : une majorité de Libanais d'Afrique sont déconnectés du Liban. Ils y restent attachés culturellement et affectivement, mais beaucoup n'en détiennent pas la nationalité et n'y ont jamais voyagé. L'attachement n'est pas une affaire de passeport ni de billet d'avion : il se transmet par la cuisine, la langue de la grand-mère, l'appartenance confessionnelle et le nom de famille.

Cette distance a aussi protégé la communauté d'un amalgame tenace. Des chercheurs mettent en garde contre les généralisations qui réduisent toute la diaspora chiite d'Afrique de l'Ouest à des réseaux de financement occultes : l'écrasante majorité de ces familles sont des commerçants et des industriels installés depuis des décennies, dont l'histoire précède de loin les recompositions politiques du Liban contemporain. Un média pro-Liban se doit de le rappeler : stigmatiser une diaspora entière pour les actes supposés de quelques-uns, c'est affaiblir une communauté qui fait vivre une part de l'économie libanaise.

Le piège de la citoyenneté incomplète

Rester libanais en Afrique n'a pourtant rien d'évident sur le plan juridique. Une étude consacrée aux Libanais du Ghana, publiée en 2006 dans la revue universitaire Africa, montre que les décolonisations ont souvent pensé la citoyenneté en termes raciaux, compliquant durablement l'accès des "non-Africains" à la pleine nationalité locale. Au Ghana, il a fallu attendre la réforme de l'an 2000 autorisant la double nationalité pour desserrer l'étau. En Côte d'Ivoire, les décomptes officiels sous-estiment largement la communauté, car beaucoup ont acquis la nationalité ivoirienne ou française, tandis que certains descendants de deuxième ou troisième génération se retrouvent sans citoyenneté claire d'aucun de leurs pays de rattachement.

Face à ce flottement, un fil juridique maintient le rattachement au Liban : la nationalité libanaise se transmet par le sang, de père en enfant, sans condition de résidence. Un petit-fils d'émigré né à Conakry et qui n'a jamais vu Beyrouth peut, en théorie, demeurer libanais aux yeux de la loi. Ce droit du sang est à double tranchant. Il perpétue le lien par-delà les générations, mais il exclut aussi, faute de transmission par la mère jusqu'à récemment, nombre de descendants pourtant profondément attachés au pays. C'est tout l'enjeu des démarches de recouvrement de nationalité ouvertes aux descendants d'émigrés, que nous avons détaillées par ailleurs.

Un atout souverain que le Liban laisse filer

Pourquoi cela compte-t-il pour le Liban d'aujourd'hui ? Parce que ces communautés, même lointaines, restent un poumon. Les transferts d'argent de la diaspora, y compris africaine, constituent l'une des rares sources stables de devises et un soutien direct aux familles restées au pays ; les chercheurs y voient un appui possible à la reconstruction. Au-delà de l'argent, c'est un réservoir de compétences, de réseaux commerciaux et de loyauté nationale que peu de pays de la taille du Liban peuvent revendiquer.

Or ce capital s'entretient. Une diaspora qui n'a jamais vu le pays, qui perd peu à peu la langue et dont les plus jeunes générations s'ancrent légitimement dans leur vie africaine finira par se détacher si rien ne la relie concrètement au Liban : écoles, culture, droit de vote effectif des expatriés, politique de nationalité enfin égalitaire. Le Liban a longtemps considéré sa diaspora comme une évidence acquise. L'histoire de ces familles d'Afrique, fidèles depuis cinq générations à une patrie qu'elles connaissent souvent par la seule mémoire, prouve que cette fidélité est précieuse, et qu'elle n'est pas éternelle.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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