Zeina Abirached, l'autrice qui a fait entrer le Beyrouth de la guerre dans la bande dessinée mondiale
Née à Beyrouth en 1981 sur la ligne de démarcation, installée à Paris à 23 ans, Zeina Abirached a bâti une œuvre graphique en français qui sauve de l'oubli le quotidien de la guerre civile. Portrait d'une diaspora qui exporte non pas du commerce, mais de la mémoire.

Gérald Garitan / Wikimedia Commons (CC BY-SA)
La diaspora libanaise se raconte d'ordinaire en chiffres de commerce, en fortunes bâties d'Abidjan à São Paulo, en transferts de fonds qui tiennent l'économie du pays à bout de bras. Zeina Abirached exporte autre chose : de la mémoire. Depuis Paris, cette autrice de bande dessinée née à Beyrouth a construit, planche après planche, une archive sensible du quotidien de la guerre civile que l'État libanais, lui, n'a jamais su écrire. C'est là sa contribution à la souveraineté du pays : non pas défendre un territoire, mais empêcher qu'un pan entier de l'expérience libanaise ne disparaisse.
Une enfance dans l'impasse
Elle aime ouvrir ses conférences par la première phrase de son premier livre : « Je suis née en 1981 à Beyrouth, dans une impasse. » Née en pleine guerre civile, Zeina Abirached grandit dans un appartement situé sur la ligne de démarcation qui partageait la capitale en deux, entourée d'une famille et de voisins qui deviendront les personnages de ses récits. Elle étudie le graphisme à l'Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), en section publicité, faute d'une filière illustration alors peu développée. C'est là, en 2002, qu'elle commence à dessiner, saisie par ce qu'elle décrit comme « une urgence terrible de raconter » un Beyrouth d'enfance que la reconstruction d'après-guerre était en train d'effacer une seconde fois.
En 2004, à vingt-trois ans, elle prend l'avion pour Paris et s'inscrit à l'École nationale supérieure des arts décoratifs. Elle y restera. Devenue française, elle fait de la bande dessinée son métier : arrivée en 2004, elle publie dès 2006 son premier livre, Beyrouth Catharsis, chez l'éditeur Cambourakis.
Le Jeu des hirondelles, un huis clos devenu référence
Son œuvre majeure paraît en 2007 : Mourir, partir, revenir - Le Jeu des hirondelles, deux cents pages en noir et blanc. Le livre resserre le cadre jusqu'à l'entrée d'un appartement du 38, rue Youssef Semaani, où les voisins d'un immeuble se réfugient une nuit de bombardements, pendant que les parents de l'autrice restent bloqués à deux pas de là. La grande Histoire n'apparaît jamais frontalement : la guerre est racontée « en creux », par les rituels, les tranches de vie, l'attente. Le trait, géométrique et contrasté, revendique l'héritage de David B. et de Jacques Tardi.
Le roman graphique est sélectionné au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême et traduit en plusieurs langues. Sa version anglaise, A Game for Swallows: To Die, To Leave, To Return, devient le premier roman graphique à recevoir la bourse FACE French Voices, décernée par le PEN American Center et l'ambassade de France pour la traduction d'une œuvre contemporaine de langue française. Un livre né à Beyrouth, écrit en français, qui ouvre ainsi une porte dans l'édition américaine : la mécanique même du rayonnement francophone.
Le piano de l'arrière-grand-père
En 2015, Le Piano oriental (Casterman) élargit la focale. Abirached y entrelace deux fils : son installation à Paris et l'histoire vraie de son arrière-grand-père, Abdallah Chahine, qui conçut dans le Beyrouth des années 1960 un piano capable de jouer les quarts de ton de la musique orientale. Le livre devient une métaphore de l'autrice elle-même, à cheval entre deux langues et deux rives. Le Centre belge de la bande dessinée, à Bruxelles, l'a intégré à son exposition permanente consacrée à l'art du neuvième art.
Entre-temps, elle avait publié Je me souviens (2009), hommage assumé à l'écrivain français Georges Perec et à son procédé d'énumération mémorielle, puis Agatha de Beyrouth (2011). En 2018, elle cosigne avec l'écrivain Mathias Énard, prix Goncourt 2015, le roman graphique Prendre refuge, qui tisse deux exils à quatre-vingts ans de distance. En 2023, elle adapte en images Le Prophète de Khalil Gibran, bouclant la boucle avec le plus universel des auteurs de la diaspora libanaise.
Combler un vide que l'État a laissé béant
Ce qui fait la portée de cette œuvre dépasse l'esthétique. « Au Liban, aucun travail de mémoire n'a été réalisé après la guerre civile », rappelle l'autrice : dans les écoles, les manuels d'histoire s'arrêtent en 1975, laissant quinze années de conflit sans récit partagé. La loi d'amnistie de 1991 a enterré les comptes sans ouvrir le dossier des disparus. Dans ce silence organisé, chaque planche d'Abirached fait œuvre d'archive : elle fixe des gestes, des angoisses et des solidarités de quartier qu'aucun manuel ne transmettra.
C'est en quoi cette diaspora-là sert directement le Liban. Elle ne produit pas de devises, mais elle produit du sens et de la visibilité. Quand une autrice née sur une ligne de démarcation expose à Bruxelles, est traduite aux États-Unis et lue dans les classes francophones, c'est le Beyrouth réel, celui des gens, qui entre dans le patrimoine graphique mondial, loin des clichés de la ville martyre. Le français, ici, n'est pas une langue d'emprunt : c'est le véhicule par lequel une mémoire libanaise devient universelle.
De Gibran à Amin Maalouf, du Mahjar américain aux lettres françaises, le Liban a toujours confié à ses exilés le soin de dire ce que le pays ne pouvait pas toujours dire chez lui. Zeina Abirached prolonge cette lignée avec les outils de son temps. Son bagage, racontait-elle, se limitait à l'embarquement à vingt-trois kilos autorisés par la compagnie : un kilo d'affaires par année vécue au Liban. Le reste, elle l'a transporté dans ses carnets, et elle en a fait une œuvre.


