D'où viennent les Libanais d'Afrique de l'Ouest : du Mont-Liban maronite au Sud chiite
La diaspora libanaise d'Afrique de l'Ouest n'est pas sortie d'un seul Liban. Du Mont-Liban maronite des pionniers au Jabal Amel chiite de l'après-guerre, deux géographies d'origine ont façonné, en un siècle, la carte libanaise de Dakar à Abidjan.

Carte : VoodooIsland / Wikimedia Commons, domaine public
Il existe un cliché tenace : le « Libanais d'Afrique », commerçant discret et prospère, forcément taillé dans la même étoffe de Dakar à Abidjan. C'est une erreur de perspective. La diaspora libanaise d'Afrique de l'Ouest n'est pas sortie d'un seul Liban, ni d'une seule région, ni d'une seule confession. Elle est le produit de deux pays successifs : le Mont-Liban maronite des premiers pionniers, puis le Sud-Liban chiite de l'entre-deux-guerres et de l'après-1975. Comprendre cette double origine, c'est comprendre pourquoi cette présence est, au fond, une épopée proprement nationale, qui a mobilisé le Nord comme le Sud du pays.
Un pluriel, pas un singulier
Les travaux universitaires consacrés à la question, notamment ceux du géographe Xavier Aurégan (revue Diploweb, 2012) et de l'historien Andrew Arsan (Interlopers of Empire, Cambridge), convergent sur un point : parler d'une « communauté » au singulier masque une réalité stratifiée. Les familles libanaises d'Afrique de l'Ouest se sont implantées par réseaux villageois et par vagues distinctes, chacune porteuse d'une géographie et d'une sociologie propres. La carte libanaise d'Afrique n'est pas une tache uniforme : c'est une mosaïque de « territoires de familles », selon l'expression de la géographe Souha Taraf-Najib (1995).
Première vague : les maronites du Mont-Liban (1880-1914)
Le premier Libanais dont l'installation en Afrique de l'Ouest soit documentée serait Elias Khouri Younes, maronite originaire de Miziara, au nord du Liban. Il accoste dans le golfe de Guinée en 1882. À l'approche du XXe siècle, une trentaine de Libanais seulement, alors sujets de l'Empire ottoman, sont présents sur la côte, surtout en Guinée et au Sénégal. En Côte d'Ivoire, le premier investissement libanais date de 1907, avec les frères Saïd et Assad Mansour, fondateurs de la Compagnie commerciale africaine.
Ces pionniers viennent massivement du Mont-Liban maronite, cette montagne chrétienne que les violences inter-communautaires de 1860 et la pression démographique poussent à l'exode. Mais l'Afrique reste alors une destination marginale : entre 1870 et 1914, plus de 80 % des émigrants libanais mettent le cap sur les Amériques, Brésil, Argentine, États-Unis. L'Afrique de l'Ouest n'est encore qu'une marge du grand départ.
Deuxième vague : les chiites du Sud-Liban (1918-1960)
Tout bascule après la Première Guerre mondiale. Sous le mandat français (1920), la France se pose en protectrice des maronites : désormais relativement protégée et stabilisée, la montagne chrétienne émigre moins. Ce sont alors les populations du Sud-Liban, majoritairement chiites, qui prennent le relais du départ. Les districts de Tyr, Bent Jbeïl, Nabatieh et Saïda deviennent les grands viviers de l'émigration vers l'Afrique de l'Ouest, comme l'établissent les travaux publiés dans la Revue européenne des migrations internationales (1993) et dans la revue Confluences Méditerranée (2012).
Cette vague coloniale est aussi un produit de l'économie de l'Afrique-Occidentale française (AOF). Paris a besoin d'intermédiaires entre les producteurs africains, d'arachide notamment, et les grandes maisons de négoce bordelaises et nantaises. Les Libanais occupent ce maïllon. Le géographe colonial Charles Robequain notait dès 1937 : « Par leur frugalité, leur ténacité, leur sens des affaires, ce sont des concurrents redoutables ; s'installant dans les lieux les plus reculés sans souci de confort [...] ils se collent au producteur indigène. » En 1938, au Sénégal, les Syro-Libanais détiennent déjà 75 % des établissements commerciaux et 10 % du bâti de Dakar. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on compte environ 17 000 personnes d'origine libanaise dans toute l'AOF.
Troisième vague : la guerre civile et l'exode du Sud (1975-1990)
La guerre civile libanaise (1975-1990), qui fait environ 150 000 morts et 800 000 déplacés, provoque un troisième grand départ. Le Sud-Liban, en première ligne, voit ses jeunes rejoindre en masse les cousins déjà établis en Afrique. La Côte d'Ivoire du « miracle économique » et le Sénégal sont les premières destinations. Les chiffres d'Abidjan disent l'ampleur du mouvement : environ 10 000 Libanais en 1970, 20 000 en 1979, 60 000 en 1987, selon les données rassemblées par l'économiste Boutros Labaki (1993). À la même période, le Sénégal en compte environ 30 000.
C'est cette vague qui explique la physionomie actuelle de la plus grande communauté libanaise du continent : celle de Côte d'Ivoire, chiite à 80 ou 90 % selon les études. Le Sud rural du Liban, longtemps le plus pauvre et le plus exposé, a fini par imprimer sa marque sur la carte libanaise d'Afrique de l'Ouest.
Une géographie d'origine qui structure encore les communautés
Ces strates ne se sont pas effacées avec le temps. Les réseaux migratoires libanais reposent sur le village et la famille élargie : on part là où un parent s'est déjà installé, on reconstitue sur place des « collectivités domestiques » venues du même caza. Entre 1940 et 1980, deux régions dominent l'émigration : le Liban-Sud (Tyr) et la Bekaa (Zahlé), après le Mont-Liban du début du siècle. À Dakar comme à Abidjan, l'organisation de l'espace s'est longtemps faite par « territoires de familles », un immeuble associant le commerce au rez-de-chaussée et le logement à l'étage, le tout regroupé selon la confession et la région d'origine.
Pourquoi cette histoire compte pour le Liban
Rappeler cette double origine n'est pas un exercice d'érudition. C'est une manière de rendre justice à ce que la diaspora doit à l'ensemble du pays. Le récit a longtemps été écrit au singulier, et souvent par ceux qui voulaient réduire les Libanais à une « profession » plutôt qu'à une nation. La réalité est plus riche : la montagne chrétienne du Nord et les collines chiites du Sud ont, tour à tour, alimenté la même aventure, bâti des entreprises, financé des villages restés au pays, et fait vivre le nom du Liban sur un continent entier.
Aujourd'hui estimée entre 250 000 et 400 000 personnes en Afrique de l'Ouest selon les sources, cette diaspora demeure un atout souverain pour le Liban : un capital humain, économique et relationnel que peu de pays de cette taille peuvent revendiquer. Encore faut-il la raconter telle qu'elle est, dans sa pluralité, sans la réduire ni l'instrumentaliser. C'est tout le Liban, du Mont-Liban au Jabal Amel, qui s'est embarqué pour l'Afrique.

