Diaspora libanaise au Bénin : la niche du port de Cotonou
Le Bénin n'a jamais été un poids lourd démographique de la diaspora libanaise d'Afrique. Mais le port de Cotonou, plaque tournante de la réexportation vers le Nigeria et le Niger, en a fait un maillon commercial stratégique où quelques centaines de familles libanaises ont bâti une niche durable.

Cotonou, Bénin. Wikimedia Commons / CC0
La diaspora libanaise d'Afrique de l'Ouest a ses capitales : Abidjan, Dakar, Conakry. Cotonou n'en fait pas partie. Le Bénin n'a jamais concentré de grande communauté libanaise, et aucun recensement fiable ne permet d'en fixer le nombre exact. Pourtant, réduire la présence libanaise au Bénin à sa faiblesse démographique serait passer à côté de l'essentiel. Car ce petit pays côtier dispose d'un atout que ses voisins lui envient : le port de Cotonou, l'une des grandes portes maritimes de l'Afrique de l'Ouest, et une plaque tournante de la réexportation vers le Nigeria et le Niger. C'est là, dans le commerce de transit, que les négociants libanais du Bénin ont trouvé leur niche.
Un petit foyer à l'ombre des géants
Comparer le Bénin à la Côte d'Ivoire n'a pas de sens. Selon les travaux du géographe Xavier Aurégan, la communauté libanaise d'Afrique de l'Ouest était estimée à environ 400 000 personnes en 2011, mais avec une amplitude de 1 à 100 entre les petits États comme le Burkina Faso et le poids lourd ivoirien, où l'on dénombrait déjà quelque 60 000 Libanais à la fin des années 1980. Les estimations continentales, elles, oscillent selon les sources entre 200 000 et 300 000 personnes.
Le Bénin se range parmi les petits foyers. L'anthropologue Michel Peraldi rappelle qu'au Mali ou au Burkina Faso, on ne compte guère plus d'un millier de Libanais, naturalisés ou non. Le Bénin relève du même ordre de grandeur : une présence qui se mesure en centaines, non en dizaines de milliers. Le pays dispose malgré tout d'un consulat honoraire du Liban à Cotonou, signe d'une communauté suffisamment installée pour justifier une représentation.
Le port de Cotonou, clé de la niche
Ce qui fait la spécificité libanaise au Bénin, c'est la fonction du pays dans l'économie régionale. Cotonou n'est pas seulement le port du Bénin : c'est un point d'entrée de marchandises destinées à être réexportées vers le Nigeria, géant démographique voisin, et vers le Niger enclavé, dont une large part des importations transite par la côte béninoise. Ce commerce de réexportation, nourri par les écarts de fiscalité et de réglementation d'une frontière à l'autre, est un terrain historique des négociants libanais en Afrique de l'Ouest.
Le mécanisme n'est pas propre au Bénin. En Gambie, État minuscule, les ressortissants libanais s'étaient déjà spécialisés, dès les décennies 1970-1980, dans la réexportation vers le Sénégal, le Mali et la Guinée, encouragés par de faibles tarifs douaniers. Le Bénin a joué, à l'échelle du golfe de Guinée, un rôle comparable vis-à-vis du marché nigérian. Import-export, logistique, distribution de gros : les familles libanaises de Cotonou se sont insérées dans les interstices de ce commerce de transit plutôt que dans une industrie lourde.
Trois vagues, une même trajectoire régionale
La présence libanaise au Bénin ne se comprend qu'inscrite dans l'histoire longue de l'émigration vers l'Afrique de l'Ouest. Le premier Libanais installé dans la région aurait été Élias Khouri Younès, maronite originaire de Miziara, dans le Nord du Liban, qui accoste dans le golfe de Guinée en 1882. À la fin du XIXe siècle, une trentaine de Libanais seulement, alors sujets de l'Empire ottoman, sont présents en Afrique occidentale francophone.
Une deuxième vague suit la Première Guerre mondiale et la création du Grand Liban. Sous administration française, l'Afrique occidentale devient une terre d'accueil où les Syro-Libanais servent d'intermédiaires commerciaux entre producteurs locaux et grandes maisons européennes. Aux pionniers maronites du Nord succèdent alors des migrants chiites du Sud-Liban, de Tyr, Bent Jbeil ou Nabatieh. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on estime à environ 17 000 le nombre de Libanais dans l'ensemble de l'Afrique occidentale française.
La troisième vague, la plus massive, accompagne la guerre civile libanaise (1975-1990). L'exil pousse des centaines de milliers de Libanais vers l'étranger, et l'Afrique de l'Ouest capte une partie de ces départs, principalement vers la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Les petits États comme le Bénin en recueillent des fractions plus modestes, souvent par ricochet, au gré des réseaux familiaux et des opportunités commerciales.
Un rôle réel, une visibilité faible
La discrétion est une constante des Libanais d'Afrique de l'Ouest. Contrairement aux commerçants d'autres diasporas, ils affichent rarement une enseigne à caractère ethnique et se fondent dans le tissu urbain. Au Bénin, cette invisibilité relative est renforcée par la petite taille de la communauté. Elle n'en occupe pas moins des positions économiques réelles dans l'import-export, la distribution et certains services.
Cette présence n'a pas été exempte de tensions. Dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, les commerçants libanais ont été la cible de campagnes hostiles lors des crises, accusés tour à tour de concurrence déloyale ou de fraude ; le Bénin figure parmi les pays où de tels procès d'intention ont été relevés au fil du XXe siècle. Ces épisodes rappellent la position d'entre-deux de ces familles, à la fois intégrées et perçues comme étrangères, souvent binationales.
Ce que le Bénin dit de la diaspora libanaise
Le cas béninois est instructif précisément parce qu'il est modeste. Il montre que la force de la diaspora libanaise en Afrique ne tient pas seulement au nombre, mais à la capacité d'identifier et d'occuper une fonction économique précise : ici, le commerce de réexportation adossé à un grand port. Pour le Liban, chaque foyer de ce type, même réduit, prolonge un réseau d'influence, de savoir-faire commercial et de liens humains sur le continent africain.
À l'heure où le Liban cherche dans sa diaspora un levier de relèvement économique, ces communautés discrètes du golfe de Guinée comptent autant que les grandes concentrations d'Abidjan ou de Dakar. Le Bénin n'a pas la démographie libanaise d'un géant régional. Il en a la logique : celle d'une communauté qui, faute de nombre, a fait du positionnement commercial son atout maître.


