Diaspora libanaise au Congo-Brazzaville : Pointe-Noire, Brazzaville et un siècle de commerce
À cheval sur la capitale politique et la capitale pétrolière, la communauté libanaise du Congo-Brazzaville est petite mais solidement ancrée dans le commerce, l'hôtellerie et les grands travaux. Portrait d'un réseau discret, atout économique pour le Liban, dont la saga judiciaire Hojeij rappelle aussi la fragilité de la position d'intermédiaire.

Gare de Pointe-Noire. Photo Unsonique / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
La diaspora libanaise du Congo-Brazzaville ne se compte pas en foules : elle se lit dans les vitrines des centres-villes, les halls d'hôtels et les chantiers. Petite par le nombre, elle est structurante par sa fonction. Depuis un siècle, elle occupe la même niche qu'ailleurs en Afrique centrale : celle de l'intermédiaire commercial, du négociant qui relie le producteur local, l'importateur et le consommateur. À cheval sur les deux capitales du pays, Brazzaville la politique et Pointe-Noire la pétrolière, cette communauté est un actif discret pour le Liban. La longue saga judiciaire qui oppose l'un des siens à l'État congolais rappelle aussi la fragilité de ce statut d'intermédiaire, exposée dès que les intérêts économiques croisent le pouvoir.
Deux capitales, une même diaspora
Le Congo-Brazzaville a la particularité d'avoir deux centres de gravité. Brazzaville, la capitale politique et administrative, abrite les institutions et une partie de l'élite marchande. Pointe-Noire, sur la côte atlantique, est la capitale économique : premier port du pays, terminus du chemin de fer Congo-Océan et cœur de l'industrie pétrolière, où opèrent les grands groupes internationaux. Selon la Banque mondiale, les hydrocarbures dominent les exportations et le budget de l'État congolais, faisant de Pointe-Noire un aimant pour les activités de service, d'import et de négoce. C'est dans ces deux villes que se concentre l'essentiel de la présence libanaise, comme souvent en Afrique : la diaspora suit les flux de marchandises et les pôles urbains.
Un siècle d'implantation en Afrique centrale
L'arrivée des Libanais au Congo prolonge un mouvement plus vaste. À partir de la fin du XIXe siècle, des migrants du Mont-Liban, d'abord maronites, puis, entre les deux guerres, chiites originaires du Sud-Liban, s'installent dans l'Afrique sous administration française. Les travaux universitaires consacrés à cette migration, notamment ceux du géographe Xavier Auregan, décrivent des négociants frugaux et tenaces, placés par la puissance mandataire comme chaînon entre les producteurs locaux et les grandes maisons de commerce. D'abord concentrés en Afrique de l'Ouest, ces réseaux essaiment ensuite vers l'Afrique centrale. Au Congo comme ailleurs, les Libanais commencent au bas de l'échelle, dans le commerce de détail et la collecte de produits, avant de remonter la chaîne de valeur vers l'import-export, l'industrie légère et les services.
Commerce, hôtellerie et grands travaux
La communauté libanaise du Congo s'est spécialisée dans quelques secteurs bien identifiés. Le commerce général et l'import-export en forment l'ossature. Mais elle est aussi présente dans l'hôtellerie haut de gamme : selon une enquête du magazine Jeune Afrique, des familles libanaises détiennent les principaux palaces du pays, l'Olympic Palace Hotel à Brazzaville et l'Atlantic Palace à Pointe-Noire. Le bâtiment et les travaux publics constituent l'autre grand débouché historique, dans un pays où la rente pétrolière a nourri des programmes d'infrastructures. Cette diversification illustre une trajectoire classique de la diaspora : partir du négoce, puis investir là où la croissance urbaine crée des besoins, de l'hébergement aux chantiers.
L'affaire Hojeij, revers de la position d'intermédiaire
Aucune histoire de la présence libanaise au Congo ne peut ignorer le contentieux Commisimpex. Homme d'affaires d'origine libanaise, Mohsen Hojeij a décroché entre 1983 et 1986, via sa société Commisimpex, plusieurs contrats de travaux publics pour l'État congolais, dont la construction d'un pont. Faute de paiement complet, s'est ouvert un litige financier qui dure depuis plus de trente ans et porte, selon la justice française, sur plus d'un milliard d'euros. Le dossier a essaimé devant les tribunaux : en 2022, le Parquet national financier a ouvert une information judiciaire sur des soupçons de corruption liée à ce contentieux ; en 2023, un Falcon 7X appartenant à la présidence congolaise a été adjugé aux enchères en France, à la suite de saisies obtenues par la société. Au-delà du feuilleton, l'affaire dit une vérité plus large : l'intermédiaire étranger, précieux quand il sert la commande publique, devient vulnérable dès que le paiement se politise.
Une communauté sans recensement
Combien de Libanais vivent aujourd'hui au Congo-Brazzaville ? Aucun chiffre officiel récent ne permet de le dire avec certitude. La communauté est restée volontairement discrète, répartie pour l'essentiel entre Pointe-Noire et Brazzaville, et sa taille est sans commune mesure avec les grands foyers africains que sont la Côte d'Ivoire, le Sénégal ou le Nigeria. Cette discrétion est une constante de la diaspora libanaise : peu visible dans l'espace public, elle mise sur la solidarité familiale, les réseaux d'affaires et une intégration économique réelle, sans affichage. Présenter une communauté de ce type, c'est accepter de raisonner en ordres de grandeur plutôt qu'en statistiques précises, et se garder d'avancer des nombres que rien ne documente.
Un atout pour le Liban
Ramenée à l'échelle du Liban, cette petite communauté compte. Elle prolonge, jusqu'au golfe de Guinée, un maillage économique que le pays du Cèdre a tissé sur trois continents. Comme dans le reste de l'Afrique francophone, les Libanais du Congo entretiennent un double lien : ancrés dans leur pays d'accueil, où beaucoup sont nés, ils restent reliés au Liban par la famille, la mémoire et, souvent, l'investissement. Dans une période où l'économie libanaise cherche des relais extérieurs, ces réseaux discrets d'Afrique centrale sont une ressource : des points d'appui commerciaux, des passerelles, une part du capital humain que la diaspora représente pour Beyrouth. À condition, comme le rappelle l'histoire congolaise, que la réussite marchande ne devienne pas dépendance vis-à-vis d'un pouvoir dont elle demeure tributaire.


