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Diaspora· Grand format

Diaspora libanaise au Brésil : la plus grande du monde, et la plus impossible à compter

Le Brésil abrite la première diaspora libanaise de la planète. Les gouvernements brésilien et libanais l'estiment entre 7 et 10 millions de personnes, davantage que la population du Liban. Mais ce chiffre spectaculaire résiste à toute vérification statistique. C'est justement là que se cache l'histoire.

Immigrants libanais installés à Nova Friburgo, au Brésil, à la fin du XIXe siècle

Auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons

Il existe, quelque part entre São Paulo et le Mont-Liban, un chiffre que tout le monde répète et que personne ne peut prouver : sept à dix millions de Brésiliens seraient d'origine libanaise. Le Brésil serait ainsi, selon la formule consacrée, le plus grand pays libanais de la planète, loin devant le Liban et ses quelque cinq millions d'habitants. Ce chiffre est brandi dans les discours officiels, à Beyrouth comme à Brasilia. Il est aussi presque impossible à vérifier. Et cet écart, entre l'estimation célébrée et la donnée mesurable, raconte une diaspora si bien intégrée qu'elle s'est en partie fondue dans la nation qu'elle a contribué à façonner.

Une émigration née de l'effondrement ottoman

Tout commence dans les dernières décennies du XIXe siècle. Le Mont-Liban, alors province autonome de l'Empire ottoman, vit une crise économique brutale : l'effondrement de la soie, longtemps colonne vertébrale de son économie, jette sur les routes des milliers de familles. À cela s'ajoutent la surpopulation des montagnes, les tensions confessionnelles et le déclin d'un empire qui s'effrite. À partir des années 1870, et jusqu'à ce que l'immigration se tarisse autour de 1929, des centaines de milliers de Libanais et de Syriens embarquent pour les Amériques.

Le Brésil, immense et en quête de bras, devient l'une des principales destinations. Les navires débarquent à Santos, porte d'entrée de São Paulo, qui concentrera durablement la communauté. Un détail administratif va coller à la peau de ces nouveaux venus pendant des générations : jusqu'à la fin de l'Empire ottoman, en 1922, ils voyagent avec des passeports délivrés par Constantinople. Aux yeux de l'administration brésilienne, ils sont donc des turcos, des Turcs. Le surnom restera, imprécis et tenace, appliqué à des Libanais et des Syriens qui n'avaient rien de turc.

Des mascates aux dynasties commerciales

Sans capital ni maîtrise du portugais, les premiers arrivants se tournent presque tous vers le même métier : le colportage. On les appelle les mascates, ces marchands ambulants qui parcourent villes et campagnes, sac sur l'épaule, vendant tissus, boutons, ustensiles et menue mercerie de porte en porte. Le métier est rude, mais il ne demande ni diplôme ni relations, seulement du courage et le sens du commerce. Il se révèle redoutablement efficace : dès la fin du XIXe siècle, les immigrants arabes dominent très largement cette activité à São Paulo.

Du colportage naît le commerce fixe. Les mascates ouvrent des échoppes, puis des magasins, notamment autour de la Rua 25 de Março, artère commerçante qui reste aujourd'hui l'un des poumons du négoce pauliste. Le textile, l'habillement, la distribution deviennent des spécialités. En une ou deux générations, des familles parties de rien bâtissent des entreprises, financent des études à leurs enfants et accèdent aux professions libérales, à la médecine, au droit, à la politique. L'ascension sociale de cette diaspora est l'une des plus rapides et des plus complètes de l'histoire migratoire brésilienne.

Le chiffre qui ne se laisse pas compter

Reste l'énigme du nombre. L'estimation de sept à dix millions de descendants, avancée par le ministère brésilien des Affaires étrangères, l'Itamaraty, et reprise par les autorités libanaises, est devenue une évidence citée partout. Les données statistiques, elles, racontent une histoire beaucoup plus prudente.

Le dernier recensement brésilien à avoir interrogé l'ascendance des habitants remonte à 1940. Cette année-là, l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) dénombre 107 074 personnes se déclarant enfants d'un père syrien, libanais, palestinien, irakien ou arabe, auxquelles s'ajoutent 46 105 Arabes de naissance. Soit environ 0,38 % d'une population brésilienne qui comptait alors un peu plus de 41 millions d'habitants. Depuis, l'IBGE a cessé de poser la question de l'origine, considérant que l'immigration s'était quasiment arrêtée. Les enquêtes plus récentes confirment l'ordre de grandeur modeste : une étude de l'IBGE de 2008, menée dans plusieurs États, relève 0,9 % de Brésiliens blancs déclarant une ascendance moyen-orientale, ce qui donnerait autour d'un million de personnes.

Comment expliquer l'abîme entre un million et dix millions ? Par la nature même de cette diaspora. Après un siècle de mariages mixtes, d'assimilation et d'abandon de l'arabe, l'origine libanaise est devenue pour beaucoup une mémoire familiale plus qu'une donnée d'état civil. Le chiffre de sept à dix millions n'est pas un décompte, c'est un sentiment d'appartenance, une manière de dire que le Liban a marqué le Brésil bien au-delà de ce que les recensements savent mesurer. La vérité est probablement entre les deux, et elle restera insaisissable.

Jusqu'à la présidence

Ce que les statistiques peinent à capter, la vie publique brésilienne le rend visible. En 2016, Michel Temer accède à la présidence de la République. Né en 1940 à Tietê, dans l'État de São Paulo, il est le fils de Nakhoul et Marche Lulia, catholiques maronites originaires de Btaaboura, un village du nord du Liban, arrivés au Brésil en 1925. Il restera chef de l'État jusqu'en 2018. Il n'est pas une exception : Fernando Haddad, ancien maire de São Paulo, ou Paulo Maluf, ex-gouverneur du même État, comptent aussi parmi les figures d'origine libanaise de la scène politique nationale. La surreprésentation de cette diaspora dans les élites brésiliennes est frappante pour une communauté partie, un siècle plus tôt, sans le sou.

Le lien avec le pays d'origine ne s'est pas rompu pour autant. En 2018, São Paulo a été l'un des points de vote des Libanais de l'étranger aux élections législatives libanaises, signe d'une double appartenance encore vivante. Majoritairement chrétienne, maronite et orthodoxe, la communauté compte aussi des musulmans et des druzes, à l'image de la mosaïque libanaise elle-même. C'est peut-être là le vrai enseignement du cas brésilien : une diaspora capable de s'intégrer jusqu'au sommet de l'État d'accueil sans effacer d'où elle vient. Le Liban, incapable de retenir ses enfants, a au moins réussi à les inscrire, durablement, dans l'histoire des autres.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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