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Diaspora· Diaspora

Diaspora libanaise en Égypte : les Chawam, architectes oubliés de la Nahda

Avant d'être une communauté effacée par les nationalisations nassériennes, la diaspora libanaise d'Égypte a fait quelque chose d'immense : elle a inventé la presse arabe moderne et fondé le cinéma égyptien. Une poignée de familles venues du Mont-Liban a façonné la culture de tout le monde arabe.

Portrait de Jurji Zaydan, écrivain et journaliste libanais fondateur de la revue Al-Hilal au Caire

Portrait de Jurji Zaydan, domaine public via Wikimedia Commons

On cherche souvent le génie libanais dans les grandes fortunes d'Afrique de l'Ouest ou les gratte-ciel de São Paulo. Il faut aussi le chercher là où on ne l'attend plus : dans les rédactions du Caire et d'Alexandrie de la fin du XIXe siècle. Là, une petite communauté d'émigrés venus du Mont-Liban, les Chawam, n'a pas seulement fait du commerce. Elle a inventé la presse arabe moderne, nourri la renaissance intellectuelle du monde arabe et posé les fondations du cinéma égyptien. C'est l'une des plus belles pages de la diaspora libanaise, et l'une des plus oubliées.

Une émigration née des massacres de 1860

Les liens entre l'Égypte et le Levant sont anciens, mais l'émigration moderne des chrétiens syriens et libanais vers la vallée du Nil s'accélère au XIXe siècle. Selon la fiche encyclopédique de référence, elle devient massive après les conflits confessionnels du Mont-Liban de 1840 et 1860 et les massacres de chrétiens à Damas en 1860, qui poussent plusieurs milliers de familles à chercher refuge dans une Égypte ouverte aux minorités.

Depuis Méhémet Ali Pacha, les khédives voient dans ces nouveaux venus un atout : esprit d'entreprise, réseaux commerciaux hérités de la bourgeoisie de Beyrouth, Zahlé, Damas ou Alep, et un bon niveau d'instruction. Ces familles, en majorité grecques-catholiques (melkites), s'installent au Caire, à Alexandrie, mais aussi à Tanta, Mansourah ou Port-Saïd. On les appelle les Chawam, les Levantins. Leur nombre reste modeste : les historiens l'estiment à environ 34 000 personnes en 1907, dans un pays de onze millions d'habitants. Les estimations pour 1940 vont de 40 000 à 100 000. Une infime minorité, donc, mais d'une densité culturelle sans commune mesure avec son poids démographique.

Al-Ahram, Al-Hilal, Al-Muqattam : la presse arabe est née de mains libanaises

C'est le cœur de l'héritage. Le grand quotidien Al-Ahram, aujourd'hui le journal le plus diffusé d'Égypte avec un tirage proche du million d'exemplaires, a été fondé par deux frères originaires de Kfarchima, dans la montagne libanaise : Salim Takla (1849-1892) et Bechara Takla (1852-1901). Le premier numéro paraît le 5 août 1876 à Alexandrie. Un siècle et demi plus tard, ce titre reste un journal de référence pour tout le monde arabe, né de la plume de deux Libanais.

Ils ne sont pas seuls. Le Beyrouthin Jurji Zaydan (1861-1914), romancier et historien formé à Beyrouth, fonde au Caire en 1892 la revue Al-Hilal, matrice de la vulgarisation historique et littéraire en langue arabe, toujours publiée. Faris Nimr, autre Libanais, lance le quotidien Al-Muqattam et, avec Yaacoub Sarrouf, transfère au Caire la revue scientifique Al-Muqtataf, née à Beyrouth. Les historiens de la Nahda avancent que, entre 1873 et 1907, les Chawam ont fondé près de 97 titres de presse et de revues en Égypte, soit une part considérable des nouveaux journaux du pays. Une communauté de quelques dizaines de milliers d'âmes a ainsi bâti l'infrastructure intellectuelle de la renaissance arabe.

Du journal à l'écran : les pionniers du cinéma égyptien

Le même élan se retrouve dans le septième art naissant. Née à Tannourine, dans le nord du Liban, Assia Dagher part pour l'Égypte au début des années 1920. Elle devient l'une des premières actrices arabes à jouer sur grand écran, puis fonde sa propre maison de production, Lotus Films, l'une des plus anciennes du cinéma égyptien. Sa nièce, Mary Queeny, elle aussi d'origine libanaise, poursuit l'aventure devant et derrière la caméra.

Plus tard, c'est un enfant d'Alexandrie d'ascendance libanaise, Youssef Chahine (1926-2008), qui deviendra l'un des plus grands cinéastes du monde arabe, palmé à Cannes. Le fil est continu : de la presse au cinéma, les Libanais d'Égypte ont été des passeurs de modernité, à l'aise dans plusieurs langues et plusieurs cultures, arabe et française mêlées.

L'exode nassérien et la mémoire effacée

Cette prospérité culturelle avait un revers de fragilité. Comme les autres communautés cosmopolites d'Égypte, Grecs, Juifs, Arméniens, Italiens, les Chawam ont été frappés de plein fouet par les nationalisations et les restrictions des libertés des années 1960. Une bourgeoisie qui vivait du commerce, de l'édition et des professions libérales voit ses biens saisis. En quelques années, la communauté quitte presque entièrement l'Égypte, se dispersant vers le Liban, la France et le Canada.

De cette présence séculaire, il ne reste guère que des noms de familles, quelques églises melkites et surtout ces institutions de presse que les Chawam ont léguées à l'Égypte et qui portent encore, sans toujours le savoir, l'empreinte libanaise.

Ce que les Chawam disent du Liban

L'histoire des Libanais d'Égypte n'est pas une curiosité d'archives. Elle dit quelque chose d'essentiel sur ce pays : sa vocation à exporter des idées, des mots, des images bien au-delà de ses frontières étroites. Là où d'autres diasporas ont bâti des empires commerciaux, celle d'Égypte a bâti un empire culturel, celui de la langue arabe moderne et de ses médias. À l'heure où le Liban s'interroge sur ce qu'il peut encore offrir au monde, le souvenir des Chawam est un rappel : la matière première la plus précieuse que ce pays ait jamais exportée, ce sont ses talents.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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