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Diaspora· Diaspora

Diaspora libanaise en Colombie : les « turcos » qui ont bâti la côte caraïbe, d'un président à Shakira

On les a appelés « turcos » parce qu'ils débarquaient avec un passeport ottoman. Un siècle plus tard, les Libanais de Colombie ont donné un président à la République, la plus grande star mondiale de la pop et une empreinte durable sur la côte caraïbe. Portrait d'une diaspora que Beyrouth peine encore à nommer.

La mosquée Omar Ibn Al-Khattab de Maicao, en Colombie, l'une des plus grandes d'Amérique latine

Photo : Wikimedia Commons (CC0)

La Colombie n'est pas le premier pays auquel on pense en parlant de la diaspora libanaise. C'est pourtant l'une de ses réussites les plus spectaculaires. Sur la côte caraïbe, une communauté arrivée sous passeport ottoman a bâti le commerce de villes entières, donné un président de la République et la chanteuse la plus vendue de l'histoire de l'Amérique latine. Sa thèse tient en une phrase : rarement une diaspora aussi discrète aura pesé aussi lourd, et rarement le Liban aura aussi peu su la nommer.

Des ports caraïbes, sous passeport ottoman

Les premiers Libanais débarquent en Colombie à la toute fin du XIXe siècle, dans le grand mouvement d'émigration du Mont-Liban sous domination ottomane. Comme ailleurs en Amérique, on les enregistre sous l'étiquette « turcos » : non parce qu'ils étaient turcs, mais parce que leurs papiers étaient délivrés par l'Empire ottoman. L'appellation, d'abord administrative, deviendra une identité collective, portée avec un mélange de fierté et de résignation.

Leur géographie est celle de l'eau. Ils entrent par les ports de la Caraïbe et remontent le bassin du fleuve Magdalena, artère commerciale du pays. Barranquilla, Cartagena, Santa Marta, mais aussi des bourgs comme Lorica, Cereté, Montería, Ciénaga ou Aracataca voient s'ouvrir leurs premières boutiques de tissus et de mercerie. Le schéma est le même qu'en Afrique de l'Ouest ou au Brésil : le colporteur devient boutiquier, le boutiquier devient grossiste, le grossiste finance l'industrie et la banque. En une génération, les « turcos » tiennent une part décisive du commerce de la côte.

Combien sont-ils ? Une diaspora que personne ne compte vraiment

Le chiffre est un piège, ici comme partout dans la diaspora libanaise. Les registres officiels colombiens ne distinguaient pas toujours Libanais, Syriens et Palestiniens, tous fondus dans la catégorie « syro-libanais » ou « turcos ». Les estimations sérieuses évaluent à plus de 125 000 le nombre de Libanais entrés dans le pays entre 1900 et 1980, avec des pics de 10 000 à 30 000 déjà installés dès 1945.

Quant aux descendants, les fourchettes explosent : de quelques centaines de milliers à un chiffre de 3,5 millions repris par certaines agences de presse. Cette dernière estimation, très large, mélange ascendance totale et partielle sur plusieurs générations et doit être maniée avec prudence. Une chose est sûre : le poids réel de la communauté se mesure moins au nombre qu'à son ancrage dans les élites économiques et politiques du pays.

Du comptoir à la présidence

L'ascension politique culmine en 1978, quand Julio César Turbay Ayala accède à la présidence de la Colombie, qu'il exercera jusqu'en 1982. Fils d'un émigré libanais originaire de Tannourine, dans le Nord du Liban, il aura auparavant été ministre des Affaires étrangères et ambassadeur à Washington. Sa trajectoire dit tout du parcours de la communauté : parti d'un milieu modeste de commerçants, un fils d'immigré atteint le sommet de l'État en deux générations.

Il n'est pas isolé. La diaspora a essaimé dans la médecine, les sciences et les arts. Le neurochirurgien Salomón Hakim, né à Barranquilla de parents libanais, a décrit dans les années 1960 l'hydrocéphalie à pression normale, un syndrome qui porte aujourd'hui son nom dans la littérature médicale internationale. Autant de preuves qu'au-delà du négoce, la communauté a nourri l'excellence colombienne.

Barranquilla, Tannourine et une voix planétaire

La figure la plus célèbre est née à Barranquilla en 1977 : Shakira. La chanteuse revendique ouvertement ses racines libanaises côté paternel, rattachées elles aussi au village de Tannourine, et a évoqué à plusieurs reprises l'héritage arabe qui irrigue sa musique, du bercement de la danse orientale aux mélismes de sa voix. Que la première artiste latino-américaine de l'histoire soit une fille de la diaspora libanaise n'est pas une anecdote : c'est la preuve éclatante que l'exil du Mont-Liban, un siècle plus tard, parle au monde entier.

Maicao, capitale improbable de l'islam colombien

Toute la diaspora n'est pas chrétienne. Si la majorité des Libanais de Colombie sont catholiques, une vague plus tardive, dans les années 1940, s'est installée à Maicao, ville frontalière du Venezuela, dans le désert de La Guajira. Attirés par le commerce florissant de cette zone franche, ces immigrants étaient en majorité musulmans. Ils y ont érigé la mosquée Omar Ibn Al-Khattab, considérée comme l'une des plus grandes d'Amérique latine, une école arabe et un tissu de commerces qui font de Maicao un cœur méconnu de l'islam colombien. La ville illustre la pluralité confessionnelle du Liban lui-même, transplantée à l'autre bout du monde.

García Márquez et les « turcos » de Macondo

La meilleure preuve de l'enracinement des Libanais, c'est peut-être la littérature. Gabriel García Márquez a grandi à Aracataca, où vivaient des familles arabes. On retrouve leurs traces dans son œuvre : la « rue des Turcs » de Macondo dans « Cent ans de solitude », et surtout Santiago Nasar, héros de « Chronique d'une mort annoncée » (1981), fils d'un immigré arabe qui parlait sa langue à la maison. En faisant du descendant d'un « turco » le personnage central de l'un de ses récits les plus célèbres, le Prix Nobel a inscrit la diaspora libanaise au cœur de l'imaginaire national colombien.

Un atout que le Liban laisse dormir

La Colombie libanaise coche toutes les cases d'une diaspora d'excellence : intégration réussie, ascension jusqu'au sommet de l'État, rayonnement culturel mondial, présence des deux grandes confessions du pays. Elle représente pour Beyrouth un capital d'influence, de mémoire et de liens économiques encore largement inexploité. Le Liban gagnerait à la recenser, à la relier et à la revendiquer, plutôt qu'à la laisser se diluer dans le grand mot flou d'« árabes ». Une diaspora qu'on ne compte pas est une diaspora qu'on finit par perdre.

DiasporaColombieAmérique latineHistoire
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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