Diaspora libanaise au Gabon : un siècle de commerce, de Libreville à Port-Gentil
Discrète mais ancienne, la communauté libanaise du Gabon s'est enracinée dans les deux poumons économiques du pays. Partie du négoce, elle a traversé les crises et gagné jusqu'aux fonctions électives locales.

Shirmy25, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Au Gabon, la présence libanaise ne se voit pas au premier regard. Elle ne pèse ni par le nombre ni par le bruit. Elle se lit dans les rideaux de fer des commerces du centre de Libreville, dans les entrepôts d'import de Port-Gentil, dans quelques patronymes devenus familiers de la vie économique locale. C'est l'une des plus anciennes implantations libanaises d'Afrique centrale, et l'une des plus méconnues. Sa trajectoire dit une chose simple : la diaspora libanaise sait s'enraciner sans se dissoudre, et cet ancrage reste un atout pour le Liban.
Une communauté urbaine, née du négoce
Comme partout en Afrique de l'Ouest et centrale, les premiers Libanais arrivés au Gabon sont des commerçants. Ils s'installent là où l'argent circule : les villes portuaires et administratives. Dans son étude de référence sur les Libanais en Afrique francophone, l'ethnologue Jacques Binet, publiée par l'Institut de recherche pour le développement, décrivait une colonie de plus de mille personnes, groupée uniquement dans les centres urbains, à commencer par Libreville et Port-Gentil.
Le schéma est classique de la diaspora marchande libanaise : arrivée d'un pionnier, ouverture d'un commerce de détail, puis montée vers l'importation, la distribution de gros, l'agroalimentaire et, plus tard, le bâtiment et les services. La communauté reste concentrée dans les deux pôles économiques du pays, la capitale et la cité pétrolière, sans jamais chercher à s'étendre dans l'arrière-pays.
Combien sont-ils ? Le flou des chiffres
Il faut le dire nettement : personne ne connaît le nombre exact de Libanais au Gabon. Aucun recensement dédié ne le mesure, et les autorités des deux pays ne publient pas de décompte consolidé. Les estimations disponibles vont de quelques milliers à une quinzaine de milliers de personnes selon les sources, un écart qui traduit surtout l'absence de données fiables plus qu'une réalité démographique établie. À l'échelle mondiale, la diaspora libanaise est elle-même estimée dans une fourchette très large, de 4 à 14 millions de personnes selon les générations comptabilisées, rappelle Wikipédia. Toute précision au-delà de ces ordres de grandeur relèverait de l'invention.
Les épreuves : la communauté sous pression
L'histoire de la diaspora libanaise en Afrique n'est pas un long fleuve tranquille, et le Gabon ne fait pas exception. Comme leurs cousins du Sénégal, du Ghana ou du Liberia à d'autres moments, les commerçants libanais du Gabon ont servi de cible commode en période de tension économique ou politique. En 1985, des commerces libanais sont incendiés à Port-Gentil, dans un climat de défiance relayé jusqu'au sommet de l'État. L'hebdomadaire L'Express, dans une rétrospective de 2002, rapportait que le président Omar Bongo Ondimba avait alors dénoncé publiquement des accusés qualifiés de fauteurs de troubles.
Ces épisodes rappellent la position parfois inconfortable des communautés marchandes intermédiaires : indispensables à l'économie, mais exposées au ressentiment quand la conjoncture se dégrade. La communauté a tenu, s'est reconstruite et a poursuivi son intégration.
De la boutique à la mairie
Le meilleur signe de cet enracinement est politique. En février 2019, Chadi Moukarim, Gabonais d'origine libanaise, est élu maire du cinquième arrondissement de Libreville sous l'étiquette du Parti démocratique gabonais, alors au pouvoir. Son accession suscite une polémique locale, certains contestant sa désignation au regard des équilibres régionaux traditionnels de la capitale. Au-delà de la controverse, le fait est notable : un descendant de la diaspora libanaise accède à une fonction élective dans la capitale d'un pays d'accueil. C'est le franchissement d'un seuil, de la sphère économique vers la sphère civique et publique.
Un maillon utile pour le Liban
Discrète, urbaine, commerçante puis diversifiée, la communauté libanaise du Gabon illustre le modèle qui a fait la force de la diaspora sur tout le continent : une présence économique solide, des liens familiaux entretenus avec le pays d'origine, une capacité à durer malgré les secousses. Pour le Liban, chaque foyer de ce type est un point d'appui : un relais commercial, un vivier de transferts financiers, un pont culturel entre le pays du Cèdre et l'Afrique francophone. À l'heure où le Liban cherche des ressources et des alliés, ces communautés anciennes, enracinées sans être assimilées, comptent parmi ses actifs les plus précieux.

