Les Libanais de Côte d'Ivoire : un siècle de commerce, d'Abidjan aux villages du Sud
Première communauté libanaise d'Afrique, installée depuis les années 1920, elle est devenue un pilier discret de l'économie ivoirienne. Un capital humain et économique que Beyrouth continue de sous-exploiter.

RyansWorld / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0
C'est l'une des plus anciennes et des plus puissantes diasporas libanaises au monde, et pourtant l'une des moins racontées en français. En Côte d'Ivoire, la communauté d'origine libanaise n'est pas une curiosité d'expatriés : elle est un pilier de l'économie nationale depuis un siècle, un réseau familial dense qui a traversé la colonisation, l'indépendance, les booms du cacao et les guerres civiles, ivoirienne comme libanaise. La thèse de cet article est simple : ce capital humain et économique reste un atout souverain que Beyrouth n'a jamais vraiment su mobiliser.
D'un village du Sud à la lagune Ébrié
L'histoire commence loin d'Abidjan, dans les villages pauvres du Liban-Sud, à la fin du XIXe siècle. Fuyant l'effondrement du commerce de la soie et l'instabilité de la fin de l'Empire ottoman, des paysans, très majoritairement chiites, partent chercher fortune. Beaucoup visaient les Amériques et se sont retrouvés en Afrique de l'Ouest, premier point de chute au Sénégal et à Conakry.
De là, l'installation en Côte d'Ivoire suit l'économie coloniale, qui ne décolle qu'après la Première Guerre mondiale. La première famille chiite s'établit en 1921 : Abdulatif Fakhry, originaire de Zrarieh, arrive à Grand-Bassam pour étendre le commerce de son père, déjà installé à Dakar. Il fait ensuite venir des compatriotes. Ces nouveaux venus se rendent vite indispensables comme intermédiaires entre le colonisateur et les campagnes : ils achètent le café et le cacao, écoulent les biens de consommation là où les maisons françaises ne vont pas. En 1953, ils ne sont encore que 2 000, dont 1 200 à Abidjan. Les grandes vagues suivront : le boom économique de l'après-guerre, puis l'exil provoqué par la guerre civile libanaise à partir de 1975.
Abidjan, capitale libanaise de l'Afrique de l'Ouest
Aujourd'hui, environ neuf Libano-Ivoiriens sur dix vivent à Abidjan, au point d'en faire la capitale officieuse de la communauté dans toute la sous-région. Le quartier de Marcory est surnommé « le petit Beyrouth » ; les familles les plus fortunées habitent les villas de la Riviera, à Cocody. On les retrouve aussi à Bouaké, Daloa, San Pedro, Grand-Bassam ou Korhogo. La plupart possèdent la nationalité ivoirienne et sont nés sur place, parfois depuis trois ou quatre générations.
La communauté est chiite à 80 ou 90 % selon les sources, avec une minorité chrétienne de quelques milliers de personnes, quelques familles sunnites et druzes. Elle reste très majoritairement issue du sud du Liban : on estime que près de 10 % de la diaspora vient de la seule ville de Zrarieh. Ce lien au village d'origine ne s'est jamais coupé : dès 1938, la visite d'un député du Liban-Sud servait déjà à lever des fonds pour des projets humanitaires au pays, une pratique qui perdure.
Un poids économique réel, des chiffres à manier avec prudence
C'est là que la légende dépasse souvent la donnée vérifiable. La communauté revendique volontiers le contrôle d'environ 40 % de l'économie ivoirienne, un chiffre repris de bouche à oreille bien plus qu'établi. Des estimations plus prudentes situent sa contribution autour de 8 % du produit intérieur brut, ce qui reste considérable pour un groupe qui représente une fraction de pour cent de la population.
Les ordres de grandeur les plus fiables viennent des institutions. L'ambassade du Liban à Abidjan évoquait en 2018 plus de 150 000 emplois générés par les entreprises libano-ivoiriennes, présentes dans le commerce de gros et de détail, l'industrie, l'agroalimentaire, le plastique, le bâtiment et l'immobilier. Leur force n'a jamais été le capital de départ, souvent inexistant, mais la solidarité de réseau : une cohésion familiale, communautaire et religieuse qui a servi de banque, d'assurance et de chambre de commerce informelle pendant des décennies.
« Durables » et « nouveaux » : pas un bloc
Parler des « Libanais de Côte d'Ivoire » au singulier serait une facilité. La communauté se divise entre les durables, ces familles installées de longue date, souvent ivoiriennes de nationalité et de cœur, et les nouveaux, arrivés plus récemment pour faire des affaires. Les deux groupes ne se fréquentent pas toujours et ne partagent pas les mêmes intérêts.
Cette réussite a aussi son revers. Perçus dès l'époque coloniale comme une menace pour les intérêts français, les Libanais ont plus tard fait les frais des crises ivoiriennes : la guerre civile de 2002 à 2011 a poussé une partie d'entre eux au départ, et des poussées de ressentiment visent périodiquement leur visibilité économique. Le rappeler n'enlève rien à leur ancrage : c'est au contraire la marque d'une communauté qui a lié son destin à celui de la Côte d'Ivoire, pour le meilleur et pour le pire.
Un atout souverain que Beyrouth sous-exploite
Un siècle après l'arrivée d'Abdulatif Fakhry à Grand-Bassam, la diaspora libanaise de Côte d'Ivoire reste un actif stratégique orphelin. Elle envoie des fonds, finance des projets au Sud, entretient la langue et la mémoire, mais l'État libanais n'en a jamais fait un levier structuré, ni économique, ni diplomatique. À l'heure où le Liban cherche des devises, des investisseurs et des relais d'influence, cette communauté d'entrepreneurs enracinés en Afrique de l'Ouest est exactement le genre de ressource qu'un pays sérieux mettrait au centre de sa politique. C'est le premier volet d'une série que nous consacrons à la diaspora libanaise d'Afrique francophone.


