S'abonner
Diaspora· Décryptage

Diaspora libanaise aux États-Unis : la plus ancienne communauté arabe d'Amérique, et la plus invisible

De 508 000 à 1,4 million de personnes selon les sources, les Libano-Américains forment la plus ancienne et la plus établie des communautés arabes du pays. Arrivés dès 1854, enregistrés comme « Syriens » puis fondus dans l'Amérique, ils ont donné des chirurgiens, des sénateurs et des industriels. Une puissance discrète que le Liban peine encore à mobiliser.

Drapeau libanais lors du Bay Area Lebanese Festival, à Redwood City en Californie

Suiren2022 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Le Liban compte aujourd'hui plus de fils hors de ses frontières qu'à l'intérieur. Parmi toutes ses diasporas, celle des États-Unis occupe une place singulière : c'est la plus ancienne des communautés arabes du pays, la mieux établie, et paradoxalement l'une des plus difficiles à voir. À force de réussite et d'assimilation, les Libano-Américains sont devenus une puissance sans visage collectif, un réservoir d'influence que Beyrouth n'a jamais vraiment appris à mobiliser.

1854, un jeune Maronite débarque à Boston

Le premier immigrant libanais connu aux États-Unis s'appelle Antonio Bishallany. Ce chrétien maronite débarque dans le port de Boston en 1854 et meurt à Brooklyn deux ans plus tard, le jour de ses 29 ans. Derrière lui s'ouvre, à la fin du XIXe siècle, la première grande vague d'émigration depuis le Mont-Liban ottoman. Ces nouveaux arrivants s'installent surtout à Brooklyn et à Boston. Presque tous chrétiens, ils sont enregistrés par l'administration américaine comme « Syriens », le Liban n'existant pas encore comme État. Beaucoup commencent leur vie américaine comme colporteurs, avant d'ouvrir boutiques et petites industries.

De New York, la communauté essaime vers le nord du New Jersey, puis vers Detroit, Cleveland, Toledo et Peoria. D'autres achètent des fermes au Texas, en Iowa ou dans le Dakota du Sud. Beaucoup transitent par le Royaume-Uni, et un certain nombre se trouvaient à bord du Titanic lors de son naufrage en 1912. Cette première vague se prolonge jusqu'aux années 1920.

Une communauté que personne ne sait compter

Combien sont-ils aujourd'hui ? La réponse dépend de qui compte. Le recensement de 2010 identifiait 501 907 personnes se déclarant d'ascendance libanaise, chiffre porté à environ 508 000 lors du recensement de 2020 : de loin le premier sous-groupe arabe des États-Unis. Le Bureau du recensement avance par ailleurs une estimation plus large, proche de 685 000. L'Arab American Institute, qui juge le recensement structurellement incomplet, parle lui de 1,4 million de Libano-Américains.

Cet écart n'est pas un détail statistique : il dit l'invisibilité de la communauté. Faute de case dédiée, les Libanais sont classés dans la catégorie « Blancs » du recensement, ce qui dilue leur présence dans les données officielles. Résultat, la diaspora la plus ancienne d'Amérique reste largement sous-comptée, alors qu'elle représente à elle seule environ 35 % de tous les Américains originaires du Moyen-Orient.

Deux vagues, deux visages du Liban

L'histoire de cette diaspora se lit en deux temps. La première vague, jusqu'aux années 1920, est presque entièrement chrétienne : maronites, grecs-orthodoxes, melkites. La seconde s'ouvre à la fin des années 1940 et s'intensifie avec la guerre civile libanaise (1975-1990), qui pousse des dizaines de milliers de personnes à chercher refuge de l'autre côté de l'Atlantique. Entre 1948 et 1990, plus de 60 000 Libanais entrent aux États-Unis ; le flux s'est depuis stabilisé autour de 5 000 arrivées par an.

Cette seconde vague est plus diverse. À partir de la fin des années 1960, la part des musulmans, chiites comme sunnites, augmente sensiblement, même si la majorité des Libanais d'Amérique demeure chrétienne. Le pays abrite aussi l'une des plus importantes communautés druzes hors du Moyen-Orient, estimée entre 30 000 et 50 000 personnes, concentrée surtout en Californie du Sud. La diaspora américaine reproduit ainsi, en miniature, la mosaïque confessionnelle libanaise.

De Dearborn à Brooklyn : une géographie précise

La communauté a ses capitales. Dearborn, dans le Michigan, affiche la plus forte concentration d'Arabo-Américains du pays, plus de 40 % de sa population, et l'ensemble de la région de Detroit abrite un important tissu libanais. À Brooklyn, le quartier de Bay Ridge accueille l'une des plus vieilles présences libanaises d'Amérique, vieille de plus de 125 ans. Selon l'Arab American Institute, les cinq États où résident le plus de Libano-Américains sont le Michigan (11 %), la Californie (9 %), l'Ohio (6 %), la Floride (6 %) et le Massachusetts (5 %).

La vie religieuse suit cette carte. L'Église maronite y a implanté deux éparchies, l'une à Brooklyn, l'autre à Los Angeles, qui structurent la vie communautaire d'une côte à l'autre. Ailleurs, dans l'Amérique rurale et suburbaine, les Libanais forment souvent la seule communauté arabe présente, héritage de leur enracinement précoce.

De Danny Thomas à George Mitchell : une influence qui dépasse le nombre

C'est peut-être là que se mesure le mieux le poids réel de cette diaspora : dans son empreinte. En médecine, Michael DeBakey, né en Louisiane de parents libanais, a été l'un des pères de la chirurgie cardiovasculaire moderne. En politique, George Mitchell, dont la mère avait émigré du Liban, a dirigé la majorité au Sénat américain avant de négocier l'accord de paix du Vendredi saint en Irlande du Nord ; Ralph Nader, avocat et militant, a redéfini la défense du consommateur ; Donna Shalala a été secrétaire à la Santé, Spencer Abraham sénateur du Michigan.

Dans les affaires, Jacques Nasser a dirigé le constructeur automobile Ford. Dans la culture, Danny Thomas, enfant d'immigrés maronites, est devenu une vedette du spectacle américain et a fondé l'hôpital pédiatrique St. Jude, l'une des institutions caritatives les plus connues du pays ; l'acteur Tony Shalhoub perpétue cette présence à l'écran. Aucun de ces parcours n'a été porté par une organisation venue de Beyrouth : ils sont le produit d'une intégration réussie, individuelle, presque silencieuse.

Un atout souverain que Beyrouth n'active pas

C'est tout le paradoxe. Le Liban dispose aux États-Unis d'un capital rare : une communauté ancienne, prospère, insérée dans la médecine, la finance, le droit et la vie publique du pays le plus puissant du monde. Au moment où Beyrouth a le plus besoin de relais d'influence, de capitaux et de plaidoyer, ce réseau reste largement dormant, faute de politique publique pour l'organiser, le recenser et lui parler.

Les autres pays d'émigration l'ont compris : une diaspora ne pèse que si l'État d'origine la reconnaît et la sollicite. Pour le Liban, la communauté américaine n'est pas une nostalgie ni une statistique incertaine. C'est un atout souverain, aussi réel que sous-exploité, qui attend d'être traité comme tel.

DiasporaÉtats-UnisÉmigrationHistoire
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

Suivez le lien France–Liban

L'essentiel de l'actualité, de la culture et des rendez-vous, une fois par semaine. Sans spam, désinscription en un clic.

À lire aussi