Les Libanais du Mexique : la plus discrète des grandes diasporas, et la plus influente par tête
Moins de 5 % des immigrés dans les années 1930, mais la moitié de leur activité économique : un siècle plus tard, la petite communauté libanaise du Mexique a donné au pays l'homme le plus riche du monde et son plat de rue le plus emblématique. Retour sur une diaspora que Beyrouth laisse dormir.

City Foodsters / Wikimedia Commons (CC BY 2.0)
On la cite rarement quand on énumère les grandes diasporas libanaises. Le Brésil et l'Argentine écrasent les statistiques, l'Afrique de l'Ouest a son épaisseur historique, l'Australie et les États-Unis leurs centaines de milliers d'âmes. Le Mexique, lui, avance masqué. Sa communauté d'origine libanaise, estimée entre 100 000 et 600 000 personnes selon les définitions, n'a jamais été la plus nombreuse. Elle est pourtant, rapportée à son poids démographique, l'une des plus influentes que le Liban ait essaimées : elle a donné au pays qui l'a accueillie l'homme qui fut longtemps le plus riche du monde et le plat que le Mexique sert à chaque coin de rue.
C'est toute la singularité mexicaine. Là où d'autres diasporas se mesurent en nombre, celle-ci se mesure en empreinte.
De Beyrouth à Veracruz, en fuyant l'Empire ottoman
Les premiers arrivants débarquent en 1892, partis de Beyrouth sur des navires français vers les ports de Veracruz, de Progreso, au Yucatán, et de Tampico. Le Liban n'existe pas encore comme nation : le territoire relève de l'Empire ottoman, avant de passer sous mandat français. Ceux qui partent fuient la misère, la pression fiscale ottomane et, pour beaucoup de jeunes hommes, la conscription forcée dans l'armée du sultan. La plupart sont des chrétiens, maronites en majorité, venus des villages du Mont-Liban et du Liban-Sud.
L'historienne Theresa Alfaro-Velcamp, qui a dépouillé plus de 8 000 dossiers migratoires pour son ouvrage de référence So Far from Allah, So Close to Mexico (University of Texas Press, 2007), rappelle que la période du Porfiriato, entre 1876 et 1910, a activement encouragé cette immigration venue du Proche-Orient. La révolution mexicaine de 1910-1920 a ensuite refermé la parenthèse, dans une poussée de nationalisme et de méfiance envers les étrangers. Les Libanais économiquement installés ont alors cultivé une identité libano-mexicaine distincte, quand la partie la plus modeste de la communauté se fondait dans la population.
Des colporteurs devenus notables
Comme partout dans les Amériques, l'histoire commence par le colportage. Ballot sur le dos, les nouveaux venus sillonnent les campagnes et les villes minières, vendent tissus, boutons et mercerie, puis ouvrent une boutique, un atelier, une fabrique. En une génération, la communauté passe du trottoir au registre du commerce.
Le chiffre le plus parlant vient encore d'Alfaro-Velcamp : dans les années 1930, les Libanais formaient moins de 5 % de la population immigrée du Mexique, mais concentraient environ la moitié de l'activité économique des étrangers. Une communauté minuscule, un poids économique démesuré. Les foyers se fixent au Yucatán, à Veracruz, à Puebla, à Mexico et dans le nord industriel du pays, jusqu'à Monterrey et la frontière américaine. De nouvelles vagues arriveront à la faveur des guerres de 1948 et de 1967, débarquant elles aussi par Veracruz.
Carlos Slim, un enfant de Jezzine devenu magnat
Le visage le plus célèbre de cette diaspora tient en un nom. En 1902, un adolescent libanais de 14 ans débarque à Veracruz, seul, sans parler un mot d'espagnol. Il s'appelle Julián Slim Haddad, il est maronite, il vient de Jezzine, dans le Liban-Sud, et il fuit l'enrôlement ottoman. Ses frères aînés l'avaient précédé dès 1898. Colporteur puis commerçant, il fonde une mercerie prospère au cœur de Mexico et fait de son fils un investisseur avant même l'adolescence.
Ce fils, c'est Carlos Slim Helú, né à Mexico en 1940, bâtisseur de l'empire Grupo Carso et América Móvil, plusieurs fois désigné homme le plus riche du monde par le classement Forbes. Il n'a jamais renié la terre de son père : le magnat mexicain revendique publiquement ses racines libanaises. Il n'est pas seul. L'actrice Salma Hayek est libanaise par son père, originaire du Liban ; d'autres figures de l'économie et de la politique mexicaines partagent cette ascendance. À l'échelle du continent, la diaspora libanaise a essaimé jusqu'aux sommets de l'État, du Brésil à l'Équateur.
Saint Charbel et le taco al pastor
L'empreinte la plus visible n'est pourtant ni un patronyme ni une fortune : elle se mange. Le taco al pastor, ce porc mariné rôti sur une broche verticale, servi avec de l'ananas, est né à Puebla dans les années 1930 de la rencontre entre la cuisine mexicaine et le chawarma apporté par les migrants libanais. La broche tournante, le trompo, est l'héritière directe de la rôtissoire verticale du Levant. Le pain plat que l'on trouve encore dans les tacos arabes de Puebla en garde la trace. Le plat le plus emblématique de la rue mexicaine est, à l'origine, une recette libanaise. Le kibbé et le taboulé ont, eux aussi, essaimé dans la gastronomie du Yucatán.
La foi a suivi le même chemin. Saint Charbel, le moine maronite du Liban canonisé en 1977, est aujourd'hui l'un des saints les plus vénérés du Mexique. Dans les églises de Mexico et de San Luis Potosí, les fidèles nouent des rubans de couleur à ses statues pour demander une grâce, une dévotion née dans le quartier de la Merced, au cœur historique de la capitale. Un moine du Mont-Liban prié dans les paroisses mexicaines : peu de symboles disent mieux la profondeur de cet enracinement.
Un lien que Beyrouth laisse dormir
Voilà une diaspora qui a réussi son intégration au point de façonner la cuisine, la dévotion populaire et le capitalisme de son pays d'accueil, tout en gardant la mémoire d'un village du Liban-Sud. C'est un actif de rayonnement considérable, et largement sous-exploité. Le Liban n'a jamais vraiment structuré de politique de lien avec ces Libanais de troisième ou quatrième génération, dont beaucoup ne parlent plus l'arabe mais revendiquent l'origine. Ni réseau économique organisé, ni facilitation de la citoyenneté, ni stratégie culturelle.
Pour un pays exsangue qui cherche capitaux, relais d'influence et fierté retrouvée, cette diaspora est un gisement. Elle attend qu'on lui tende la main. Reconnecter Beyrouth à ses enfants de Mexico n'est pas de la nostalgie : c'est un levier de souveraineté.


