Diaspora libanaise au Québec : Montréal, capitale francophone d'un exil réussi
Avec près de 78 000 personnes d'origine libanaise au Québec et la plus forte concentration du pays à Montréal, la communauté fait de la métropole québécoise le cœur nord-américain d'une diaspora qui parle français. Un pont naturel entre le Liban et la francophonie des Amériques.

Wilfredor, CC0, via Wikimedia Commons
Il existe une capitale libanaise en Amérique du Nord, et elle parle français. Ce n'est ni New York ni Los Angeles : c'est Montréal. Le recensement canadien de 2021 dénombre 210 605 personnes d'origine libanaise au Canada, et la métropole québécoise en concentre la plus forte part du pays. Là où la diaspora libanaise s'est fondue dans l'anglais aux États-Unis, dans le portugais au Brésil ou dans l'espagnol au Mexique, le Québec lui a offert autre chose : une terre d'accueil où la langue de l'exil est aussi celle des écoles et des lycées de Beyrouth. Cet alignement linguistique fait de Montréal un noeud stratégique, trop souvent négligé, de la francophonie libanaise.
Du colporteur syro-libanais au notable montréalais
La présence remonte loin. Selon l'Encyclopédie du Mémoire des Montréalais, éditée par la Ville de Montréal, environ 6 000 personnes venues du Bilad al-Sham, la Syrie géographique qui englobait alors le Liban, entrent au Canada avant 1915, rejointes par 2 400 autres entre 1915 et 1940. À Montréal, le recensement de 1921 compte 1 500 personnes d'origine syrienne. Beaucoup débutent comme colporteurs, au point que l'expression « le Syrien s'en vient » signale l'arrivée du marchand ambulant dans les campagnes québécoises. L'ascension est rapide : dès 1925-1926, la ville compte au moins 200 commerces tenus par des Syro-Libanais, et la communauté aligne déjà médecins, avocats et comptables.
Cette première vague, majoritairement chrétienne et souvent originaire du Mont-Liban, se heurte pourtant à la fermeture canadienne. À partir de 1930, le règlement PC 2115 classe les Libanais parmi les ressortissants « asiatiques » dont l'immigration est découragée. Les restrictions ne s'assouplissent qu'en 1949 pour disparaître totalement en 1962.
Trois vagues, une mosaïque confessionnelle
La levée des barrières ouvre la deuxième vague. Entre 1946 et 1973, le Canada accueille 12 445 Libanais, dont une grande partie s'établit à Montréal, selon les données de la Ville. Cette cohorte diversifie le visage de la communauté : aux chrétiens s'ajoutent des musulmans chiites et sunnites ainsi que des druzes. La troisième vague, la plus massive, est provoquée par la guerre du Liban à partir de 1975 : Ottawa adopte dès 1976 des mesures spéciales pour faciliter l'accueil des réfugiés. Deux cohortes se succèdent, entre 1975 et 1980 puis entre 1986 et 1991, portant plusieurs milliers de nouveaux arrivants.
Le résultat est une communauté à l'image du Liban lui-même : plurielle. La cathédrale melkite Saint-Sauveur, la cathédrale maronite Saint-Maron, l'association druze et plusieurs mosquées structurent une vie communautaire où le religieux côtoie le profane. À partir de 2008, des associations non confessionnelles comme Tollab, qui fédère les étudiants d'origine libanaise, prennent le relais, tandis que le Festival Libanais met en scène chaque année danses et musiques folkloriques.
Montréal, coeur québécois de la diaspora
Les chiffres confirment la centralité montréalaise. Statistique Canada recensait en 2006 que 42,6 % de la population immigrante née au Liban vivait dans la région métropolitaine de Montréal, soit 32 090 personnes, contre 26 470 dix ans plus tôt. Tant en 1996 qu'en 2006, la métropole québécoise est la ville canadienne comptant le plus grand nombre d'habitants d'origine libanaise.
À l'échelle des provinces, le recensement de 2021 place le Québec (78 210 personnes) juste derrière l'Ontario (80 345), loin devant l'Alberta (28 480) et la Colombie-Britannique (8 440). La comparaison avec le recensement de 2016, qui dénombrait 219 555 Canadiens d'ascendance libanaise, doit rester prudente : Statistique Canada a modifié la formulation de la question sur les origines ethniques entre les deux exercices. La tendance de fond, elle, ne fait pas débat : les Libanais forment le premier groupe de Canadiens d'origine arabe.
Le français, trait d'union avec le Liban
C'est là que le Québec se distingue de toutes les autres terres de la diaspora. Aux États-Unis, au Brésil, en Australie, en Argentine, l'intégration s'est payée d'une érosion progressive du français hérité des écoles libanaises. À Montréal, au contraire, la langue de scolarisation d'une large partie de la bourgeoisie beyrouthine est aussi la langue officielle de la province. Un étudiant libanais francophone y poursuit ses études sans rupture linguistique ; un professionnel y fait valoir ses diplômes dans la même langue qu'à Beyrouth.
Cette continuité n'est pas anecdotique. Le Liban est le seul pays arabe membre de plein droit de l'Organisation internationale de la Francophonie, et le Québec en est l'un des piliers. La diaspora libanaise de Montréal se tient précisément à cette intersection, incarnée par des figures qui ont marqué la culture francophone des deux rives, du dramaturge Wajdi Mouawad, né au Liban et révélé sur les scènes québécoises avant de diriger un théâtre national à Paris, au romancier montréalais Rawi Hage.
Un atout souverain pour le Liban
Pour le Liban, cette communauté n'est pas une perte sèche. Elle est un relais d'influence, un vivier de compétences et un canal de transferts financiers dans un pays où la diaspora pèse une part décisive de l'économie. Surtout, elle prolonge en Amérique du Nord un actif que peu de nations possèdent : une communauté enracinée, prospère et francophone, capable de porter la voix du Liban là où l'anglais domine tout le continent. Montréal n'est pas une annexe lointaine de la nation libanaise. C'est l'un de ses avant-postes les plus solides, et l'un des plus fidèles à la langue française qui la relie au pays d'origine.

