S'abonner
Diaspora· Diaspora

Les Libanais de RD Congo : arrivés tard, indispensables à Kinshasa

Absente du Congo jusqu'aux indépendances, la communauté libanaise y a bâti en deux générations un rôle économique de premier plan, du pain quotidien de Kinshasa au commerce du diamant. Histoire d'une diaspora discrète, la plus récente d'Afrique, et pourtant profondément enracinée.

Le Boulevard du 30 Juin, artère centrale de Kinshasa, capitale de la RD Congo

Boulevard du 30 Juin, Kinshasa (2013). Photo via Flickr / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

La diaspora libanaise d'Afrique se raconte d'ordinaire par ses pionniers du XIXe siècle, débarqués à Dakar, Conakry ou Abidjan. La République démocratique du Congo raconte l'histoire inverse : celle des derniers venus. Absents du Congo jusqu'aux indépendances, les Libanais y ont bâti en deux générations un rôle économique de premier plan, au point de tenir aujourd'hui des maillons entiers de la vie quotidienne de Kinshasa. C'est la thèse de ce dossier : dans le plus grand pays francophone d'Afrique, une communauté arrivée en retard s'est rendue indispensable.

Les derniers venus de la diaspora africaine

Là où le Sénégal, le Gabon ou la Côte d'Ivoire accueillent des marchands libanais dès la fin du XIXe siècle, le Congo reste longtemps fermé. Sous la colonisation belge, les entrées d'"étrangers" sont strictement contrôlées et les missions catholiques et protestantes verrouillent leur influence. Il faut attendre la prise de pouvoir de Joseph Mobutu, en 1960, pour que des Libanais déjà établis en Afrique de l'Ouest tentent leur chance à Kinshasa, attirés par le commerce du diamant et de l'or. La communauté congolaise est donc la cadette des grandes implantations libanaises du continent, avec près d'un siècle de décalage sur ses aînées.

Du Sud-Liban à Kinshasa

Le second souffle vient de la guerre. Après le siège de Beyrouth par l'armée israélienne en 1982, les départs vers l'Afrique centrale s'intensifient. Les nouveaux arrivants sont pour beaucoup originaires du Sud-Liban et de la plaine de la Bekaa, parfois d'un même village proche de Tyr. Issus de familles modestes, ils commencent au bas de l'échelle marchande : magasins de tissus, comptoirs de change, petits commerces gagnant peu à peu les villages de l'intérieur. Cette origine géographique commune, un terroir méridional soudé, explique la densité des solidarités familiales qui structurent encore la communauté.

Le pain, le tissu, le diamant

En une génération, ces commerçants montent en gamme et diversifient. Le textile et la distribution restent des socles, mais la communauté s'impose surtout dans deux secteurs devenus emblématiques. Le premier est le diamant : intermédiaires entre les creuseurs artisanaux et les exportateurs, des négociants libanais ont longtemps tenu un rôle central dans une filière que la loi congolaise réserve pourtant, pour l'achat de terrain, aux nationaux. Le second est plus quotidien encore. À Kinshasa, la boulangerie industrielle Pain Victoire, adossée au conglomérat familial Congo Futur, est devenue synonyme de pain de chaque matin : des revendeuses de tous les quartiers viennent y charger des paniers de baguettes écoulées ensuite à l'unité dans toute la ville. Peu de diasporas peuvent se targuer d'être aussi littéralement présentes sur la table des habitants.

Combien sont-ils ?

Le chiffrage reste incertain, faute de recensement dédié. Le Migration Policy Institute estimait à environ 6 000 le nombre de ressortissants libanais présents en RDC en 2009, tout en avertissant que les données fiables manquaient et que le total réel pouvait être plus élevé. Les estimations communautaires avancent des nombres supérieurs, mais aucune source officielle ne permet de les trancher. À l'échelle mondiale, la diaspora libanaise dépasse très largement la population résidente du pays, avec des estimations couramment situées entre huit et quatorze millions de personnes selon les méthodes de comptage. La communauté du Congo, même modeste en volume, pèse donc surtout par son poids économique, non par son nombre.

L'ombre des sanctions

Une diaspora d'affaires a ses zones d'ombre, et il serait malhonnête de les taire. Le groupe Congo Futur, fondé en 1997 par la famille Tajeddine et longtemps protégé au sommet de l'État congolais, a connu une ascension spectaculaire avant d'être visé par des sanctions du Trésor américain pour des liens présumés avec le Hezbollah. En octobre 2017, l'ONG américaine The Sentry consacrait un rapport, "The Terrorists' Treasury", à ces réseaux financiers. La famille a démenti toute transaction pour le compte du mouvement chiite libanais. Ces affaires, judiciaires et attribuées, concernent des acteurs identifiés : elles ne définissent pas une communauté composée, dans son immense majorité, de commerçants et d'entrepreneurs ordinaires, sans lien avec ces dossiers.

Un pont discret avec le Liban

Depuis l'arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2018 et son rapprochement avec les pays du Golfe et Israël, les Libanais de Kinshasa se font discrets. La prudence est de mise, l'exposition médiatique évitée. Cette discrétion ne dit rien d'un affaiblissement : elle traduit la stratégie de survie d'une communauté marchande qui a traversé les régimes de Mobutu aux Kabila sans jamais perdre pied. Pour le Liban, cette présence demeure un atout. Transferts de fonds vers les villages du Sud, réseaux commerciaux, savoir-faire entrepreneurial : la diaspora congolaise, la plus jeune d'Afrique, prolonge à sa manière la vieille équation libanaise, faire fructifier loin de chez soi ce que le pays d'origine peine à retenir.

DiasporaRD CongoAfriqueÉconomieHistoire
Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

Suivez le lien France–Liban

L'essentiel de l'actualité, de la culture et des rendez-vous, une fois par semaine. Sans spam, désinscription en un clic.

À lire aussi